Tunisie : La corruption est pire que sous Ben Ali, selon Carnegie

Tunisie : La corruption est pire que sous Ben Ali, selon Carnegie

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La corruption est une force de déstabilisation en Tunisie, infectant tous les niveaux de son économie, de sa sécurité et de son système politique. Autrefois étroitement contrôlée sous l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, la corruption est devenue endémique, avec des citoyens s’y livrant tous les jours et bénéficiant des pratiques de corruption. C’est ce qu’affirme une étude de la Fondation Carnegie Endowment for International Peace, réalisée par deux de ses chercheurs, Sarah Yerkes et Marwan Muasher, vice-président pour les études.

De nombreuses mesures juridiques et initiatives de la société civile sont en ordre de bataille pour lutter contre la corruption, perçue aujourd’hui comme encore plus envahissante que sous Ben Ali. Dans une précédente étude en avril 2016, les deux chercheurs avaient noté que « la transition de la Tunisie est en perte de vitesse. » Et, aujourd’hui, cela s’explique, dans une large mesure, par l’omniprésence de la corruption. Relancer la transition est tributaire de croissance économique, de stabilité politique et de confiance des Tunisiens, le tout négativement impacté par l’absence de réponse adéquate à la corruption passée et présente.

La corruption dans tous ses états

La corruption compromet directement la croissance économique en nourrissant la frustration et la désillusion alors que les promesses de la révolution demeurent lettres mortes. Elle pompe l’argent des caisses de l’Etat et le met entre les mains d’individus corrompus, elle dissuade les investissements étrangers, un ingrédient tangible et symbolique pour la stabilité à long terme. La corruption nuit aussi de façon disproportionnée aux Tunisiens les plus pauvres, en particulier ceux de l’intérieur et du Sud où l’économie informelle prospère. Et ce sont ceux-là mêmes dont le sentiment d’injustice et de marginalisation a été le déterminent majeur de la Révolution. La corruption induit également des répercussions sur la sécurité avec la poursuite de la contrebande transfrontalière à partir et vers la Libye permettant aux armes et aux marchandises illicites d’entrer en Tunisie. Alors que les services de sécurité tunisiens ont fait d’énormes progrès en matière de formation et de capacités, le pays reste sous la menace d’attaques par des groupes extrémistes qui cherchent à saper la transition démocratique. Les frontières-passoires, des douaniers des fonctionnaires corrompus font de la Tunisie un pays moins sûr.

Surtout, la corruption, qu’elle soit réelle ou perçue, érode la confiance entre le gouvernement et le peuple. Les premières années de la transition de la Tunisie ont réussi grâce à une véritable tentative d’expliquer les décisions verticales moyennant une contribution de la base. Mais alors que le gouvernement tunisien et la société civile ont pris de nombreuses mesures pour lutter contre la corruption passée et actuelle, certaines d’entre elles ont été inefficaces.

Une bataille sur deux fronts

Pour relancer la transition et prévenir l’instabilité, le gouvernement et la société civile doivent développer une compréhension commune du problème et des mécanismes pour y remédier. Cela ne doit pas signifier la tenue d’un dialogue national sur la corruption, comme d’aucuns l’ont proposé. Au contraire, cela dicte de veiller à la mise en place d’un mécanisme réel et sérieux de participation publique pour toutes les mesures de lutte contre la corruption. Cela veut dire aussi que la bataille sur les deux fronts contre la corruption- la réconciliation avec le passé et la prévention de la corruption à l’avenir- doit être menée simultanément. Cela signifie encore la mise en œuvre des stratégies et des mécanismes législatifs existants pour lutter contre la corruption, et le renforcement du soutien financier, politique et public aux organismes de lutte contre la corruption déjà en place.

En mettre plein la vue !

Cependant, il y a de sérieux défis qui entachent la mise en œuvre d’efficaces efforts de lutte contre la corruption. Tout d’ abord, le récent remaniement ministériel a remis en selle certaines personnes avec des liens directs avec le régime de Ben Ali. Avant même que le remaniement ne soit opéré, des acteurs de la société civile avaient soutenu que le gouvernement comprenait des individus corrompus, ce qui empêche que la corruption passée soit objectivement abordée. Ce défi est illustré par la loi sur la réconciliation administrative, qui « instaure une culture de l’impunité et discrédite les tentatives de lutte contre la corruption faites plus tôt ». Il nourrit aussi la spéculation que les organismes de lutte contre la corruption sont un écran de fumée qui sert à faire croire que le gouvernement prend à bras-le corps la corruption, alors qu’en fait, il s’emploie à la blanchir, selon Carnegie.

En dépit de ces contraintes, le gouvernement tunisien peut prendre plusieurs mesures pour lutter contre la corruption qui ne nécessitent pas des efforts ou des ressources considérables, telles que la mise en œuvre et l’application des lois et la dépersonnalisation des processus existants de lutte contre la corruption. D’autres actions telles que la numérisation des structures publiques, la rationalisation de la bureaucratie et la création de stratégies de sortie durables pour l’économie informelle sont des démarches à long terme qui nécessiteront des ressources financières importantes et une aide substantielle de la communauté internationale. Tout cela requiert une réelle volonté politique, quelque chose que les Tunisiens sentent qu’elle fait défaut, surtout après le dernier remaniement ministériel. Néanmoins, le chef du gouvernement, Youssef Chahed a marqué son engagement à combattre la corruption. Et le président de la République, Béji Caïd Essebsi devrait avoir les outils dont il a besoin pour aller de l’avant dans les initiatives qu’il choisit.

L’un des moyens les plus efficaces pour prévenir la corruption tant à court qu’à à long terme est pour le gouvernement de s’y engager avec la société civile. Celle-ci a prouvé qu’elle est dévouée à ce combat. Avec un financement adéquat de la communauté internationale, la société civile peut pousser le gouvernement à respecter et mettre en œuvre le cadre juridique existant et à travailler avec le secteur privé pour développer des outils aux fins de la numérisation des structures publiques dans le cadre d’un surcroît de transparence, conclut Carnegie.

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