Une élection présidentielle jonchée d’incertitudes, selon le Washington Post

Une élection présidentielle jonchée d’incertitudes, selon le Washington Post

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Rarement des élections en Tunisie auront suscité un si vif intérêt parmi la communauté des experts internationaux dont les analyses, faut-il de dire et le rappeler, valent aussi bien par les faits et les projections sur lesquels elles se fondent que par leur pertinence et leurs affinités avec des schémas avérés qui ont fait et continuent de faire leurs preuves sous des altitudes où la démocratie fait sens. Deux experts qui ont eu déjà à livrer des réflexions sur les développements de la scène politique en Tunisie, faisant la paire, viennent de poser un regard bien à eux sur les approches et les ressorts des forces en présence. Il s’agit de Max Gallien, politologue à la London School of Economics et Isabelle Werenfels, spécialiste du Maghreb à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP) de Berlin. Cerise sur le gâteau, leur analyse est publiée par l’influent Washington Post.

Ils notent d’emblée que de toutes élections tenues en Tunisie depuis sa révolution de 2011, la course présidentielle de cette année s’annonce exceptionnelle, extrêmement compétitive et remarquablement imprévisible. Et après des années passées à l’enseigne du consensus, du compromis et d’une certaine prévisibilité, les prochains scrutins sont jonchés d’incertitudes sans précédent et pour les électeurs et pour les candidats tunisiens.

C’est que, en tout premier lieu, La tenue de l’élection présidentielle avant les élections législatives peut avoir des répercussions importantes sur le mouvement Ennahdha. S’il gagne la présidence, ses opposants de la Gauche à du Centre seront tentés de former des alliances pour l’empêcher de contrôler le parlement. Le parti pourrait aussi hésiter à mobiliser son potentiel électoral lors des élections législatives afin de ne pas faire étalage d’ambitions de trop de pouvoir. D’autres blocs politiques ressentent également les effets d’une élection accélérée dans l’ordre inverse. Les partis de gauche ont présenté plusieurs candidats à l’élection présidentielle, créant ainsi une concurrence au sein de leur camp. Mais la tenue d’élections législatives après l’élection présidentielle empêche les partis de déterminer les points communs des programmes et de former des coalitions pour les meilleurs candidats.

L’attrait de la continuité

Maints candidats sont en train de cultiver une propension à mettre en avant l’expérience politique et la capacité de porter la stabilité et la continuité. C’est probablement le cas du doyen d’âge des candidats , celui d’Ennahdha, Abdelfattah Mourou, ou peut-être de l’ancien ministre de la défense Abdelkrim Zbidi, qui était très proche de Béji Caïd Essebsi. Plusieurs autres postulants jouent également sur le capital symbolique de l’expérience politique et de la continuité. Mohsen Marzouk apporte son expérience en tant que responsable ainsi que sa capacité à défendre avec constance les réalisations de la révolution et à lutter contre le retour de la vieille garde. De même, le défenseur des droits de l’homme Mohammed Abbou peut se vanter d’avoir soutenu les valeurs démocratiques pendant les années les plus sombres de la dictature. A l’opposé, la prétention provocatrice d’Abir Moussi à la continuité propage explicitement un retour à ce qu’elle déclare être les réalisations de l’ancien président Ben Ali. Enfin et surtout, le chef du gouvernement Youssef Chahed incarne la continuation la plus directe de la plateforme politique du gouvernement actuel, mais il sera aussi le candidat le plus directement jugé sur son bilan et ses performances. D’autres, comme Nabil Karoui, peuvent tenter de minimiser leurs liens avec les réseaux obscurs de l’ancien régime et se présenter comme les hérauts de la rupture, plutôt que de la continuité, estiment les deux chercheurs.

Tester et façonner le système

La prochaine élection présidentielle constitue un test de la volonté des acteurs politiques d’accepter à nouveau un processus électoral qu’aucun d’entre eux ne peut entièrement contrôler ou prévoir, soulignent les deux politologues. Il s’agit notamment de respecter les règles de la campagne électorale, notamment en matière de financement, et de maintenir un discours civil et démocratique, même en cas de défaite politique ou de détérioration rapide de la situation sécuritaire – un défi auquel plus d’un des candidats actuels a été confronté dans le passé. Plus important encore, il faudra peut-être accepter la victoire d’un candidat polarisant.

Cette campagne électorale pourrait-elle remodeler durablement le système politique tunisien. En réponse à cette interrogation Gallien et Werenfels, soulignent le fait que l’énorme attention attachée à l’élection présidentielle risque de reléguer les élections législatives au second plan et pourrait affecter le système politique tunisien. Un président privé du soutien d’un parti fort peut plaider en faveur d’un système plus présidentiel et faire pression en faveur de changements constitutionnels. D’un autre côté, un président jouissant d’un fort soutien parlementaire peut avoir intérêt à renforcer le parlement, comme ce peut être le cas avec une double victoire d’Ennahdha, concluent les d »eux politologues.

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