La situation politique et économique désordonnée de la Tunisie ne s’est guère améliorée depuis le 25 juillet 2021, et aucun signe de réconciliation avec les opposants n’est apparu à telle enseigne que rien ne permet de penser qu’un processus de transition démocratique inclusif sera rétabli. S’y joint le fait que les élites, la société civile et une grande majorité des Tunisiens restent profondément divisés dans leur soutien au président de la République, Kais Saied. Ainsi résumé, l’état des lieux du pays rend encore plus difficile pour la communauté internationale de prendre position, estime le think tank «The Washington Institute for Near East Policy».
Tout en notant que le 1er mai , Saied a parlé de mesures visant à transformer la Tunisie en une « Nouvelle République », le groupe de réflexion américain souligne que la rhétorique adoptée par le chef de l’Etat a attisé son bras de fer avec ses opposants politiques, qui ont appelé à la formation d’un nouveau « Front de salut national » pour bloquer ce qu’ils appellent désormais le « coup » de Saied. En outre, l’influent syndicat UGTT, qui hésitait à s’opposer à ses actions, a appelé à un dialogue sans conditions préalables.
Ces développements surviennent en plus de la détérioration des conditions économiques. Depuis 2011, les gouvernements successifs ont résisté aux réformes structurelles nécessaires pour combattre les niveaux élevés et persistants de la dette, de l’inflation et du chômage dans le pays. Et ces dernières années, en partie mais pas entièrement à cause de la pandémie de COVID-19, de nombreux indicateurs se sont détériorés, notamment le PIB nominal par habitant et la taille et le pouvoir d’achat de la classe moyenne.
Peu probable que Saied fasse machine arrière !
Ces préoccupations créent une énigme pour Saied, indique le Washington Institute. S’il entreprend de réduire les subventions et d’autres réformes destinées à renforcer la discipline fiscale, il se heurtera à une certaine résistance, mais s’il ne s’attaque pas aux problèmes économiques croissants, il risque de perdre le soutien populaire qui lui a été témoigné Il est difficile d’évaluer avec précision sa position politique. Par exemple, une enquête auprès des ménages menée par des chercheurs américains en février a montré que près de 80 % des personnes interrogées estimaient que ses actions étaient utiles pour obliger les politiciens corrompus à rendre des comptes et soutenir les Tunisiens ordinaires, contre moins de 15 % qui estimaient que ces actions sapaient la démocratie et menaçaient les droits individuels. Au cours de la même période, cependant, la participation à ses rassemblements a été indéniablement faible, et il n’est pas certain qu’il soit en mesure de mobiliser le soutien nécessaire à sa réélection. À court terme, du moins, il semble peu probable qu’il fasse marche arrière, mais un manque de soutien populaire rendrait difficile la réalisation des réformes constitutionnelles prévues.
Quant à la défiance affichée par le Parlement en mars et à l’unité dont font preuve aujourd’hui les partis politiques, elle ne s’est pas traduite par un soutien accru aux députés. Au contraire, de nombreux Tunisiens ont perçu l’acte final et fatal du Parlement comme une indication supplémentaire de sa perte de légitimité, de crédibilité et d’efficacité. Ce fossé grandissant entre le public et l’élite menace de déclencher la violence, surtout lorsqu’il est associé à la polarisation générale de la population et à l’augmentation spectaculaire des prix des denrées alimentaires.
Options washingtoniennes
Compte tenu de la fragilité de la Tunisie, les États-Unis doivent se garder de prendre une position trop ferme en faveur d’un seul acteur, recommande le think tank. Toute action qui pourrait être perçue comme une ingérence étrangère pourrait alimenter le discours populiste de Saied ou générer de la colère quant à l’hypocrisie de la rhétorique américaine sur la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. La transition impressionnante de la Tunisie d’un régime autoritaire après 2011 a été accomplie sans que Washington ne choisisse un camp ; idéalement, le pays devrait résoudre ses différends actuels de la même manière. L’annonce faite par le Département d’État le 27 avril, selon laquelle il était « profondément préoccupé » par la restructuration de la commission électorale par Saied, reflète la réaction mesurée de l’administration Biden aux événements jusqu’à présent.
Cela dit, Washington ne peut pas ignorer les écarts manifestes de Saied par rapport au processus de construction de la démocratie en Tunisie. Les décideurs politiques doivent continuer à utiliser tous les moyens à leur disposition pour encourager discrètement la Tunisie à se remettre sur les rails. Le 28 avril, le Secrétaire d’Etat Antony Blinken a noté que les Etats-Unis sont prêts à fournir un soutien économique supplémentaire, mais seulement si Saied répond aux « sérieuses préoccupations des Etats-Unis concernant le processus démocratique de la Tunisie ». Pourtant, Washington est une source importante d’aide bilatérale, et en retenir une trop grande partie dans des conditions économiques désastreuses pourrait être préjudiciable.
Le projet de loi de crédits du Congrès pour l’exercice 2022, adopté en mars, exige de l’administration qu’elle signale que le gouvernement tunisien « prend des mesures crédibles pour rétablir l’ordre constitutionnel et la gouvernance démocratique, notamment en respectant les libertés d’expression, d’association et de la presse, ainsi que les droits des membres des partis politiques ». Ces conditions seront difficiles à remplir dans les circonstances actuelles. Malheureusement, même si l’administration choisit de refuser l’aide sur la base de ces critères, il est peu probable que Saied s’en préoccupe – du moins pas assez pour cesser d’aller de l’avant avec ses changements. Cela laisserait les États-Unis avec peu de moyens de pression pour l’encourager à mettre fin à son comportement autocratique.
Une délégation du Parlement européen a exprimé récemment son inquiétude lorsque plusieurs acteurs politiques et sociaux locaux ont déclaré qu’ils ne pensaient pas que Saied veuille les écouter. Cependant, plutôt que de refuser l’aide, les observateurs ont demandé aux partenaires européens de la Tunisie de lancer des programmes de collaboration visant à intégrer plus étroitement le pays dans la région économique euro-méditerranéenne. L’administration Biden pourrait également montrer son soutien en ciblant les questions socio-économiques dans ses programmes d’assistance tout en conditionnant cette aide à un processus de dialogue national inclusif.
Enfin, le président Biden devrait accélérer les efforts pour nommer un nouvel ambassadeur en Tunisie. En janvier, l’ambassadeur actuel, Donald Blome, a été nommé au Pakistan. Le remplacer rapidement enverrait un signal significatif de l’engagement des États-Unis envers la Tunisie pendant cette période tumultueuse, conclut the Washington Institute.








