La Tunisie en atomes crochus avec l’OTAN. Alger s’en offusque !

La Tunisie en atomes crochus avec l’OTAN. Alger s’en offusque !

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De nombreuses années durant, la Tunisie a manifesté son intérêt à améliorer sa coopération en matière de sécurité avec l’OTAN, désireuse de s’investir davantage dans une jeune démocratie à laquelle elle apporte son soutien officiel. C’est par ce rappel que l’un des plus grands spécialistes européens, Francis Ghilès a introduit une réflexion sur l’équilibre délicat de la Tunisie avec l’Organisation transatlantique. Grâce à l’accord de partenariat et de coopération qu’elle a signé en 2014 avec l’OTAN sur la lutte contre le terrorisme et la sécurisation de ses frontières avec l’Algérie et la Libye, la Tunisie a pu bénéficier d’une formation, de prêts pour la recherche et le développement et d’un financement militaire étranger pour la location commerciale de certains équipements de défense.

Mais cette évolution n’était pas vue d’un bon œil par l’Algérie, qui est intervenue pour aider la Tunisie à faire face à une recrudescence du terrorisme après le soulèvement de 2011, fait remarquer l’expert, l’Algérie se sentant coincée entre deux pays – le Maroc et la Tunisie – dont les liens avec l’OTAN étaient en développement. Lorsque le ministre tunisien de la Défense Abdelkarim Zbidi a récemment déclaré devant une commission parlementaire que son département avait rejeté une subvention de 3 millions d’euros pour l’établissement d’un centre de commandement conjoint dans la ville portuaire de Gabès, la surprise a été évidente chez certains les observateurs occidentaux. Pourtant, lorsque l’ancien chef du gouvernement Habib Essid avait visité le siège de l’OTAN en 2015, la voie vers une coopération plus étroite semblait toute tracée.

Menace pour le tourisme et les IDE

Cependant, le centre de renseignement conjoint proposé – qui aurait impliqué des agences militaires et civiles partageant des renseignements et se concentrant sur le phénomène des combattants étrangers tunisiens – est un sujet délicat. Ghilès y voit plusieurs raisons. D’une part, le nombre présumé de Tunisiens qui ont rejoint Daech varie selon la source. Combien y en a-t-il qui sont revenus et combien en restent-ils dispersés autour du Moyen-Orient. Les responsables tunisiens ne sont pas ravis de voir les commentateurs exagérer la menace, d’autant qu’ils comprennent peu ou mal le contexte régional. Les discussions inconsidérées autour de cette question au niveau des politiciens et des médias européens peuvent nuire à la réputation du pays et à son attrait pour les investisseurs étrangers et les touristes. Ceci est important, car les touristes étrangers affluent vers les stations balnéaires du pays trois ans après les attentats de 2015. Les investisseurs étrangers sont déjà dissuadés par les difficultés économiques du pays, et toute allusion à une menace terroriste renouvelée conforterait leurs raisons de ne pas investir.

La Tunisie a offert un soutien sélectif aux missions des Etats-Unis et de l’Otan en Libye, y compris dans les combats de 2016 pour chasser les jihadistes de Syrte. Les Etats-Unis ont pu mener des opérations de drones de surveillance à partir d’une base incorporée dans la base aérienne tunisienne existante dans le port nord de Bizerte. Les autorités tunisiennes ont été profondément embarrassées par la, divulgation d’informations sur la présence de troupes étrangères – en particulier américaines – qui est mal vue par les Tunisiens et la les partis politiques. Les militaires du pays ont d’abord nié la présence du personnel militaire américain, mais ont été bientôt contredits par le président Beji Caïd Essebsi. L’Algérie a été contrariée par le fait que la Tunisie n’ait pas prévenu de son intention de permettre aux Etats-Unis d’établir une base sur son sol.

La sensibilité de l’opinion publique

Les partenaires européens et occidentaux tunisiens, militaires et diplomatiques, sont parfois insensibles au contexte plus large de l’opinion publique tunisienne et arabe. Les objections algériennes à une présence accrue de l’OTAN pourraient bien avoir contribué à la décision de la Tunisie sur Gabès, mais l’opinion publique nationale compte tout autant. Lorsque le département d’État américain a déclaré en 2015 que l’accord de partenariat avec l’OTAN avait «envoyé un signal fort de notre soutien à la décision de la Tunisie de rejoindre les démocraties du monde», la plupart des Tunisiens ont réagi avec cynisme. Et on se demande depuis quand l’OTAN a-t-elle promu la «démocratie» dans les pays méditerranéens de la rive sud. Et Francis Ghilés d’en déduire que « la Tunisie est un partenaire réticent de l’OTAN ». Mais bilatéralement, ajoute-t-il, la coopération a été bonne avec les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Après les attentats de 2015, la Grande-Bretagne a contribué à améliorer la sécurité des aéroports, tandis que les États-Unis et l’Allemagne ont contribué à renforcer la politique antiterroriste. L’équipement allemand est utilisé pour améliorer la surveillance à la frontière libyenne suite à l’une attaque de Daech en 2016 contre la ville de Ben Guerdane.

Les relations entre la Tunisie et l’Algérie sur les questions de sécurité sont fortes depuis 2011, et les forces et l’équipement algériens sont souvent venus en aide aux forces tunisiennes sous-équipées. Après le soulèvement de 2011, le soutien algérien à la lutte contre le terrorisme a été apporté plus vite que tout ce que l’OTAN ou les pays européens ont proposé. L’Algérie a également offert une aide financière plus importante que l’Europe.

L’Algérie est profondément hostile à la présence militaire occidentale dans le nord-ouest de l’Afrique et elle est très préoccupée par la présence croissante des Etats-Unis au Mali et au Niger, où les Américains disposent d’une base de drones. La militarisation croissante du Sahel ne semble pas diminuer les menaces à la sécurité; en effet, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Depuis 2011, l’Algérie a fourni de facto une garantie de sécurité à son voisin, ce qui renforce sûrement la volonté de l’Armée tunisienne de garder sous silence sa coopération avec les Etats-Unis et les autres puissances occidentales. Selon l’expert algérien de la défense Akram Kharief: “L’Algérie ne veut pas voir de renforcement des capacités pour [la surveillance aérienne] près de ses frontières. Elle considère les drones armés comme une ligne rouge absolue, nonobstant la partie qui les utilise. “

Un puzzle inextricable

Plusieurs facteurs garantissent la sécurité de la Tunisie: des réformes économiques et une croissance plus rapide pour ancrer la stabilité intérieure, la garantie de stabilité apportée par l’Algérie et la sécurité et le soutien financier des Etats-Unis et de l’Europe. L’OTAN doit être consciente que cela fait partie d’un puzzle plus grand et très complexe. C’est un acte d’équilibre que BCE a géré avec compétence et ruse, juge Ghilès qui ajoute que quelle que soit l’utilité de l’OTAN, une coopération étroite avec l’Algérie est acquise.

Les politiques américaines au Moyen-Orient ne sont pas élaborées pour rassurer la Tunisie, étant considérées en privé comme imprudentes, un point de vue partagé par l’Algérie. Le mépris croissant pour le président américain Donald Trump ne rend guère plus attrayante une coopération plus ouverte et plus étroite avec l’OTAN. La diplomatie américaine au Moyen-Orient est perçue à Tunis et à Alger, comme dans certaines capitales européennes, comme un boulet de démolition.

A une époque où la Tunisie avait besoin d’argent, la menace du terrorisme l’a obligée à augmenter son budget de sécurité. La poursuite de la militarisation de la région n’offre pas la meilleure voie à suivre. La Tunisie est un pays qui souhaite préserver sa souveraineté – ce qui n’est pas facile dans une région aussi turbulente, surtout quand elle est confrontée aux difficiles défis économiques et sociaux de son ancrage en tant que jeune démocratie.

L’OTAN doit faire preuve de prudence en Afrique du Nord et être sensible à la façon dont un pays comme la Tunisie, aussi petit soit-il, voit sa propre sécurité. Quant à l’Algérie, un coup d’œil sur la carte souligne un fait simple: la Tunisie et l’OTAN doivent prendre en compte son point de vue, conclut Francis Ghilès.

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