En trois ans, la Banque africaine d’import-export a financé le budget tunisien pour 5,15 milliards de dinars. Son rapport annuel sur le commerce africain n’en dit pas un mot.
Chaque année, la Banque africaine d’import-export publie son African Trade Report. L’édition 2026 vient de paraître. Elle décrit le commerce et l’économie de tout le continent. La Tunisie y figure. Mais à peine. Et c’est précisément ce silence qui interroge, car l’auteur du rapport est aussi l’un des principaux créanciers de l’État tunisien.
– Une présence purement statistique
La Tunisie apparaît quatorze fois dans le rapport. Douze de ces apparitions sont des lignes de tableau. Croissance, inflation, réserves, change, commerce. Des chiffres, alignés dans des colonnes, sans commentaire.
Le tableau 3.2 donne la croissance, 2,5 pour cent en 2025. Le rapport range la Tunisie en bas du peloton nord-africain. Le Maroc fait 4,9 pour cent. L’Algérie 3,8. La Mauritanie 4,2. La région 4,6. La Tunisie ferme la marche.
Le tableau 3.3 donne l’inflation, 5,3 pour cent en 2025. Là, la Tunisie se distingue par sa modération, loin de la moyenne africaine à 13,1 pour cent. Le tableau 4.3 chiffre le commerce, avec un déficit qui se creuse à 8,01 milliards de dollars. Le tableau 4.2 montre un dinar qui s’apprécie de 3,46 pour cent face au dollar.
Deux fois seulement, la Tunisie sort des tableaux pour entrer dans une phrase. Une fois pour sa croissance nord-africaine. Une fois pour ses réserves jugées crédibles, soutenues par le tourisme, les transferts et les exportations agricoles. C’est tout. Aucun paragraphe d’analyse, contrairement à l’Égypte, au Maroc ou à l’Afrique du Sud. La Tunisie est une donnée. Pas un sujet.
– Ce que le rapport ne dit jamais
Le rapport consacre des dizaines de pages au rôle des institutions de financement du développement. Il explique comment ces banques financent les États africains. Comment elles absorbent les chocs. Comment elles soutiennent les budgets en période de crise. Afreximbank y est citée comme actrice centrale de ce financement souverain.
Or, à aucun moment, le rapport ne dit que la Tunisie est l’un de ces États financés. Le silence est total sur ce point précis.
Car les faits, eux, sont documentés. Le document d’exécution budgétaire du ministère tunisien des Finances confirme les tirages d’Afreximbank au profit du budget de l’État. 2 089,4 millions de dinars en 2022. 1 466,0 millions en 2023. 1 595,3 millions en 2024, soit un cumul de 5 150,7 millions de dinars sur trois ans, environ 1,65 milliard de dollars. Ces financements ne servent pas des projets. Ils sont classés, dans la nomenclature officielle tunisienne, comme appui budgétaire. Afreximbank finance directement le déficit de l’État tunisien.
Un quatrième accord a suivi. Un décret présidentiel publié le 8 juin 2026 ratifie un prêt de 500 millions de dollars supplémentaires.
– L’engagement va au-delà de la dette
La présence d’Afreximbank en Tunisie ne se limite pas au crédit budgétaire. Le 25 novembre 2025, le président Kaïs Saïed a reçu le président d’Afreximbank, George Elombi, au palais de Carthage. La rencontre a été publique. Son contenu aussi.
Saïed y a salué la capacité de la banque à mobiliser des financements compétitifs et à soutenir le budget de l’État. Le chef de l’État tunisien reconnaît donc lui-même, en public, ce que le rapport tait. Plusieurs projets ont été évoqués. L’extension de l’aéroport de Tunis-Carthage. Des ports en eau profonde. Le financement du Groupe chimique tunisien et de la Compagnie des phosphates de Gafsa. La section tunisienne de l’interconnexion électrique entre la Libye, l’Algérie et la Tunisie. À cela s’ajoutent un bureau régional prévu pour 2026, et un projet de centre de commerce africain à Tunis.
Dans la réalité de fin 2025, Afreximbank est un acteur majeur de l’économie tunisienne. Créancier du budget. Financeur annoncé des phosphates, de l’énergie, des ports. Bailleur d’infrastructures. Tout cela est absent de son propre rapport.
– L’écart, et la question qu’il pose
Voilà la tension. Afreximbank finance le budget tunisien. Afreximbank écrit le rapport qui note la Tunisie. Et le rapport ne dit rien de cette relation.
Il faut être précis sur la nature du reproche. Le rapport ne maquille rien. Ses chiffres sur la Tunisie sont sobres, exacts, conformes aux tableaux. Il n’y a pas de falsification. Il n’y a pas d’embellissement. Il y a une omission.
Mais cette omission n’est pas neutre. Quand l’institution qui finance le déficit d’un État est aussi celle qui publie le bilan public de cet État, sans déclarer cette double position, la neutralité apparente du diagnostic devient une question légitime. Un rapport se présente comme une analyse. Il est lu comme un regard extérieur. Or ce regard émane ici d’un créancier engagé, dont l’exposition tunisienne s’approfondit d’année en année.
Le lecteur ignore tout de cela en parcourant les tableaux. Il voit une Tunisie à la traîne, modérément stable, marginale dans le commerce continental. Il ne voit pas que l’auteur du rapport est aussi l’un de ses principaux bailleurs hors circuits classiques.
– Ce que cela change pour la lecture
Cet écart ne disqualifie pas le rapport. Ses données restent utiles, et nous les avons vérifiées une à une. Mais il impose une grille de lecture. Le diagnostic d’Afreximbank sur la Tunisie doit être lu pour ce qu’il est. Le regard d’un acteur, pas d’un arbitre.
Le choix d’implanter un centre de commerce à Tunis prend alors un autre sens. Ce n’est pas une récompense de performance. Les chiffres du rapport la démentent. C’est l’extension logique d’une relation financière déjà nouée par la dette et les projets. Le centre est la vitrine d’un ancrage qui est d’abord celui d’un créancier.
La Tunisie, elle, gagne un partenaire qui mobilise des fonds quand les marchés se ferment. Mais elle s’attache aussi à une institution dont elle dépend de plus en plus, et dont les conditions de prêt restent, à ce jour, non publiées. C’est tout l’enjeu. Savoir si cette relation reste un appui, ou devient une dépendance.








