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La Tunisie risque de retomber dans l’autoritarisme en 2018, selon Crisis Group

International Crisis Group (ICG) vient d’inclure la Tunisie dans sa liste de surveillance des alertes précoces qui désigne les pays et régions menacés de conflits ou d’escalade de la violence en 2018. Elle y figure aux côtés de l’Afghanistan, du Bangladesh, de Myanmar, du Cameroun, de la Colombie, de l’Égypte, de l’Iraq, de l’Ukraine et du Zimbabwe.

Dans un rapport rendu public mercredi 31 janvier, ICG prévient que la Tunisie, théâtre de troubles socio-économiques entraînés par la hausse du coût de la vie et une croissance économique à la traîne, risque de retomber dans l’autoritarisme ou l’instabilité. Il appelle l’Union européenne à faire de son mieux pour soutenir la croissance économique et la réforme institutionnelle, en persuadant notamment les autorités tunisiennes de mettre en place les instances prévues par la constitution de 2014.

C’est que les troubles socio-économiques accentuent les relents de la nostalgie d’un Etat fort et le mécontentement demeure élevé à mesure que le coût de la vie augmente, alors que dans le même temps, la croissance est lente (entre 1 et 2%), que l’inflation semble augmenter plus vite que le taux officiel de 6,3% et que le déficit commercial reste élevé malgré une monnaie qui se déprécie.

La Tunisie entrant dans un cycle électoral avec des Municipales en mai 2018 et les Législatives et les Présidentielles en 2019, les griefs économiques passent au premier plan de la politique nationale. Une économie faible augmentant le risque d’émeutes, décideurs tunisiens seront contraints de prospecter des solutions à court terme similaires à celles de l’ancien régime: répression des manifestants et des dissidents, marginalisation des organisations de la société civile comme les syndicats et centralisation du pouvoir entre les mains d’un exécutif fort. Les difficiles conditions de vie quotidienne et la détérioration des infrastructures publiques (transports, santé et éducation) renforcent la conviction d’un plus grand nombre de Tunisiens que seul un pouvoir exécutif fort et idéologiquement homogène – une hyper-présidence, autrement dit similaire à celle de l’ex-président Zine El Abidine Ben Ali – peut sauver le pays. Ils considèrent que les institutions mises en place à la suite de la révolution sont artificielles, inadaptées à la culture politique tunisienne et dysfonctionnelles.

Une opinion communément admise est que la démocratie n’a pas pris racine. Au contraire, le pouvoir est dispersé, la corruption rampante et le débat politique stérile. Beaucoup de Tunisiens s’occupent de leur quotidien, tournant le dos à la politique. Au point que les sondages pronostiquent des taux d’abstention record lors des prochaines élections municipales. La nostalgie de l’ancien régime fait florès, tout comme un discours qui affirme que la révolution a appauvri la population, tandis que les politiciens se partagent la richesse du pays.

La Constitution inachevée

La situation actuelle a été encore plus fragilisée par la lenteur du gouvernement à mettre en œuvre des dispositions essentielles de la constitution de 2014. La Cour constitutionnelle, seule institution constitutionnellement chargée de déclarer la vacance temporaire ou définitive de la présidence, n’a pas encore vu le jour, ce qui veut dire, note Crisis Group, que « si le président de la République, âgé de 91 ans, était dans l’incapacité de remplir ses fonctions ou décédait, toute passation du pouvoir serait inconstitutionnelle, ouvrant probablement la voie à une prise de pouvoir autoritaire ». Le président Béji Caïd Essebsi s’est engagé à mettre en place cette instance avant la fin de l’année 2018.

C’est le cas aussi des instances indépendantes, comme l’ISIE, laquelle, soumises aux pressions exercées par la coalition au pouvoir a reporté a maintes reprises la date des élections municipales. Plus généralement, les responsables gouvernementaux et les dirigeants politiques ont empêché le processus de décentralisation stipulé par la constitution de commencer sérieusement.

Le fossé entre le principe constitutionnel et la réalité politique s’élargit. Mais une révision de la constitution, suggérée par BCE et plusieurs personnalités politiques, serait une erreur, affirme Crisis Group. Au milieu de la tourmente politique et économique du pays, un débat sur la révision de la constitution s’apparenterait à une réouverture des hostilités entre les partis sur des questions politiques et sociales fondamentales.

Ce que l’UE peut faire

L’UE exerce de l’influence sur la Tunisie, où elle soutient déjà les efforts de lutte contre la corruption et de décentralisation. Il devrait aller plus loin, à la fois pour aider l’économie du pays et pour inciter le gouvernement à contrer le danger à court et à moyen terme d’une dérive autoritaire. Cela devrait être fait dans le cadre de son partenariat privilégié avec la Tunisie, et lors de sa révision des priorités politiques en vue du Conseil d’association UE-Tunisie, qui devrait avoir lieu au premier semestre 2018, rappelle ICG.

L’UE devrait encourager le gouvernement à s’attaquer d’urgence aux inégalités régionales, en plaçant cette question au centre des efforts de réforme économique. En particulier, des mesures à court terme visant à fournir une aide économique devraient être associées à des efforts à plus long terme visant à encourager les investissements et la création d’emplois dans les régions du Sud et de l’intérieur de la Tunisie.

Dans le même temps, l’UE devrait continuer à encourager le gouvernement et le parlement tunisiens à créer la Cour constitutionnelle et à accélérer la restructuration des autorités électorales. Si ces instances étaient solidement installées, elles pourraient remplir leur office en cas de vacance présidentielle et conformément à la Constitution. L’UE devrait décourager toute tentative de modifier la constitution avant les élections législatives et présidentielles de 2019.

Si le retour au passé n’est pas le scénario le plus probable, des acteurs extérieurs pourraient le rendre plus probable, surtout si la situation interne continuait de se détériorer.

Parler de «l’exception tunisienne» ne devrait pas autoriser la complaisance. Les dirigeants tunisiens doivent trouver la volonté politique de mettre en œuvre les réformes nécessaires pour renforcer les institutions et faire face pacifiquement aux événements imprévus. Les dirigeants européens devraient chercher à dissuader les élites politiques de tenter de remettre en selle le régime hyper-présidentiel qui existait avant 2011. Ce projet revanchard déstabiliserait le pays, susciterait la résistance et provoquerait une polarisation politique probablement plus violente que celle de 2013, quand un éventail d’opposants au gouvernement avaient demandé sa chute. Les mécanismes de résolution des conflits créés à l’occasion du Dialogue national qui ont aidé à mettre fin à cette crise se sont considérablement affaiblis depuis, rendant plus difficile pour la démocratie tunisienne de surmonter une autre tempête politique, conclut International Crisis Group.

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