Les responsables tunisiens comptent sur le Congrès pour renforcer le soutien des États-Unis à leur démocratie naissante face au peu d’intérêt de l’administration Donald Trump. Alors que le processus législatif de l’allocation des crédits au Sénat est en suspens, il est demandé au gouvernement américain de relancer les négociations sur une enveloppe d’aide bilatérale pluriannuelle similaire à celles que les Etats-Unis accordent à d’autres alliés clés tels qu’Israël et la Jordanie. La pression pour un surcroît d’aide économique et sécuritaire est un élément clé des efforts de lobbying tunisiens, avec des personnalités de tous les horizons politiques exhortant Washington à ne pas abandonner le seul pays où les manifestations du printemps arabe ont été un succès, bote le site Al-Monitor « Nous soutenons toute amélioration de la collaboration et de la coopération entre les Etats-Unis et la Tunisie, notamment dans le domaine du développement économique et de la sécurité », déclare une délégation du mouvement Ennahdha venue à Washington plaider cette cause, citée par la même source.
Le rapport joint au projet de loi du Sénat ordonne aux secrétaires d’Etat et de défense de soumettre un rapport au Congrès « évaluant la faisabilité d’un mémorandum d’entente pluriannuel » avec la Tunisie dans les 45 jours suivant l’entrée en vigueur du projet de loi. Selon le document, un mémorandum d’accord «apporterait une plus grande prévisibilité, nécessaire pour consolider les acquis démocratiques et économiques et lutter contre le terrorisme en Tunisie».
Se joignant à cette action de lobbying menée par les Tunisiens, Faycal Gouia, l’ambassadeur de Tunisie aux Etats-Unis, a déclaré à Al-Monitor que son pays n’a de cesse de faire pression sur les Etats-Unis pour conclure un mémorandum d’entente avec la Tunisie. « C’est une proposition que nous avons faite à l’administration américaine [depuis longtemps], mais pour plusieurs raisons, elle n’a pas été approuvée », a-t-il regretté. « Nous espérons que cela permettra d’apporter un soutien supplémentaire et ouvrira de nouveaux horizons pour la coopération entre les deux pays dans divers domaines. »
A l’exemple de la Jordanie et d’Israël
L’administration Barack Obama avait précédemment signé un mémorandum d’entente avec la Tunisie « réaffirmant les liens communs et les valeurs d’amitié communes » entre les deux pays. Mais il n’a pas spécifié de niveaux d’aide étrangère concrets pour Tunis, comme l’ont fait d’autres mémorandums d’entente dans la région. Par exemple, les États-Unis en ont actuellement un de trois ans avec la Jordanie, qui précise que les États-Unis devraient fournir une aide économique et militaire de 1 milliard de dollars annuellement à la Jordanie durant l’année fiscale terminée le 30 septembre. De même, l’administration Obama en a signé un autre avec Israël l’année dernière garantissant 38 milliards de dollars d’aide militaire pour les exercices 2019 à 2028.
Les mémorandums d’entente qui fixent des niveaux de financement spécifiques sont particulièrement rassurants pour les pays qui luttent contre le terrorisme et la pauvreté persistante à la lumière des efforts de l’administration Trump pour réduire l’aide étrangère. La proposition budgétaire actuelle du Département d’État, par exemple, frapperait particulièrement la Tunisie, n’allouant que 55 millions de dollars d’aide bilatérale étrangère – soit 61% de moins que les 140,4 millions de dollars prévus pour l’exercice 2017.
Ennahdha prend le relais de Chahed
Alors que le Sénat poussait vers un mémorandum d’entente avec la Tunisie pour que le texte de la Chambre devienne loi, les deux chambres ont explicitement rejeté les réductions d’aide proposées par l’administration Trump à la Tunisie. Au lieu de cela, le Congrès cherche à allouer au moins 165,4 millions de dollars en aide économique et militaire pour l’exercice en cours. Cette augmentation fait suite à d’intenses efforts de lobbying, notamment de la part du chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed lors d’une visite à Washington en juillet.
Lui emboîtant le pas, la délégation d’Ennahdha a rencontré les membres du Caucus Tunisie à la Chambre, le 28 novembre, dirigé par le représentant républicain de l’Arizona, David Schweikert, et le représentant démocrate de la Floride Alcee Hastings. Elle a assuré que la Tunisie « a réussi à vaincre le terrorisme», tout en affirmant que le soutien des États-Unis est crucial pour assurer la stabilité du pays. « Nous essayons toujours de rappeler à nos amis américains que la lutte contre le terrorisme ne passe pas uniquement par des moyens militaires et de sécurité; nous devons également assurer le développement économique, l’emploi, la justice sociale, la démocratie, la liberté et l’espoir pour les jeunes, ainsi qu’une version progressiste modérée de l’islam », a-t-elle plaidé.
La délégation d’Ennahdha a également rencontré le ban et l’arrière-ban des dirigeants associatifs islamistes américains établis sur la côte Est des USA, et ce dans le domicile du médecin d’origine libyenne Esam Omeish, actif à Washington où il défend la mouvance islamiste libyenne. Selon le site « Africa Intelligence », l’intendance a été assurée par Radwan Masmoudi, président du Center for the Study of Islam and Democracy (CSID), lobbyiste historique d’Ennahda et des Frères musulmans à Washington, qui vient justement de prendre sa carte du parti. Esam Omeish était, jusque-là, plus connu en tant que président du Center for Libyan American Strategic Studies (CLASS), qui a notamment relayé la communication anti-Khalifa Haftar du Congrès général national (CGN) tripolitain auprès de l’administration de Barack Obama, en 2016.
Au demeurant, Ennahdha ne cesse d’étoffer son réseau de communication aux Etats-Unis dirigé par son lobbyiste global depuis 2014, le géant des affaires publiques Burson-Marsteller. D’après Africa Intelligence, celui-ci vient de muscler son dispositif à Washington avec deux nouveaux lobbyistes, parmi lesquels Michael Sessums. Ancien diplomate du département d’Etat – il a notamment été conseiller pour l’Ukraine – passé par le National Security Council (NSC), il était gérait jusque-là la communication de l’Arabie Saoudite aux Etats-Unis.








