Tunisie : Des instantanés de voyage à l’intérieur de la traite des...

Tunisie : Des instantanés de voyage à l’intérieur de la traite des migrants

par -

C’est indiscutablement le plus lourd tribut que les migrants tunisiens sont en train de payer à la Méditerranée. Non seulement en périssant en mer, mais aussi en voyant leurs économies et celles de leurs proches et familles partir en fumée, soit parce que leur traversée a tourné court, soit pour cause d’escroquerie, devenue un train-train d’autant plus répandu qu’il demeure le plus souvent impuni. Ceux qui arrivent à bon port ne sont pas mieux lotis. Ce sont les centres de rétention, la rue ou le crime qui scellent leur destin. Qu’importe ! Le zèle et l’ardeur qu’ils mettent à rallier le vieux continent sont si tyranniques qu’ils sont peu dissuasifs avec un taux de récidive allant croissant.

Bravant toute une variété de périls, de jeunes Tunisiens, des adolescents, des filles, voire des femmes enceintes, des familles entières s’embarquent dans l’aventure dans des esquifs, en fin de vie, plus destinés au rebut qu’à la navigation, pour tenter le coup, enhardis en cela par de fausses informations circulant sur Facebook affirmant que les autorités italiennes ont décidé de régulariser la situation des migrants. Et ce n’est pas l’unique invitation au voyage, la météo en est une avant les intempéries qui ne vont pas manquer de balayer la Mare Nostrum en pareille époque de l’année. Surtout, il y a l’explosion de l’offre émanant des passeurs, associés aux « négriers » italiens, donnant lieu à une industrie à la mécanique bien huilée, mais encore la surveillance renforcée exercée par les gardes-côtes libyens. En conséquence de quoi, le trafic a été détourné vers la Tunisie, une alternative d’autant plus lucrative qu’elle est devenue pain béni pour toutes sortes d’intervenants avec une nouvelle « route maritime » évitant l’île de Lampedusa, désormais fortement gardée, pour mettre le cap sur la Sicile où il est plus facile de passer inaperçu, comme il est constaté dans un reportage de l’agence de presse Reuters.

La Sicile supplante Lampedusa

«  Le trajet vers la Sicile n’est pas aussi drastiquement contrôlé que celui de Lampedusa », observe un capitaine des gardes-côtes tunisiennes dont le bâtiment patrouille au large de la Tunisie, cité par la même source. La Libye n’en est pas moins le plus grand tremplin de la migration vers l’Europe avec 108 000 ayant gagné l’Italie en 2017, selon l’Organisation mondiale de la migration. Mais les arrivées en provenance de la Tunisie ont signé une remarquable hausse avec 1 400, rien que pour le mois de septembre, contre 1.350 durant les 8 premiers mois de l’année en cours. De nombreux autres sont supposés avoir gagné la Sicile, échappant à la détection et l’identification.

Les responsables de la Garde côtière tunisienne affirment avoir déjoué 900 tentatives de départ en septembre, beaucoup plus que les 170 qui avaient subi le même sort en août. Environ 80 pour cent sont des Tunisiens, mais il y a aussi des Libyens, des Marocains et des ressortissant de pays de l’Afrique sub-saharienne.

Reuters cite une opération d’interception à 40 km au large des côtes. Le croiseur du capitaine tunisien a approché une embarcation pneumatique surchargée avec 14 jeunes tunisiens qui tentaient de gagner les côtes italiennes, sommés d’arrêter le moteur et de monter à bord du croiseur.

«J’ai visionné beaucoup de vidéos de jeunes qui sont arrivés en Italie. Je suis au chômage depuis cinq ans et je n’ai aucun espoir de voir les choses aller mieux en Tunisie », a dit un jeune Tunisien qui grelottait de froid après avoir passé 8 heures à bord de l’embarcation malmenée par les vagues.

Un puissant catalyseur

Les autorités italiennes ont exhorté la semaine dernière celles de Tunisie d’intensifier les patrouilles en mer, selon un porte-parole du ministère italien de l’Intérieur, qui veut aussi augmenter le nombre de Tunisiens frappés de mesures d’expulsion de 30 par semaine à au moins 80. La marine tunisienne a intensifié les contrôles, mais les séquences diffusées sur les réseaux sociaux où l’on voyait des migrants tunisiens célébrer leur arrivée en Sicile en chantant et en dansant ont fait l’effet d’un puissant catalyseur.

« Je préfère mourir en mer plutôt que rester en Tunisie sans dignité », s’est écrié un jeune Tunisien de 27 ans qui avait perdu son travail d’animateur dans un établissement hôtelier ». «  S’il vous plaît, laissez-nous continuer notre traversée. Nous ne voulons pas rester ici », criait-il aux gardes-côtes. Tous ses compagnons de voyage ont repris le même refrain, affirmant qu’ils n’hésiteront pas à rééditer leur aventure.

Des « traversées sans danger » !!!

Reuters a rencontré un groupe de jeunes Tunisiens dans le port de Monastir en présence d’un passeur, un pêcheur, qui les a débarqués quelques jours sains et saufs en Sicile, ont confirmé leurs parents. Au demeurant, les migrants et leurs passeurs avouent qu’ils ne craignent pas de se faire prendre.

Ils affirment que les traversées sont sûres et sans danger au motif, expliquent-ils, que les embarcations sont conduites par des pêcheurs chevronnés dont, plus est, on ne craint pas qu’ils abandonnent leurs passagers en pleine mer houleuse comme le font les groupes armés libyens.

« Vous êtes placé en détention pour quelques jours et c’est tout. Le voyage est sûr. Je n’embarque pas plus de 30 ou 50 personnes », jure le passeur. Un jeune de 26 ans qui avait payé  3000 dinars pour une traversée vers la Sicile a souligné que la police italienne l’a placé ainsi que d’autres dans un centre de rétention lors de son arrivée voici un mois sur l’île, ajoutant que seuls ceux soupçonnés de liens avec les groupes extrémistes sont encore maintenus en détention. Il n’a pas trouvé de travail, vit sous les ponts avec d’autres compatriotes, mais affirme qu’il ne le regrette nullement. « Ici, les opportunités sont peut-être rares, mais en Tunisie, elles sont totalement inexistantes », dit-il.

AUCUN COMMENTAIRE

Laisser un commentaire