AccueilLa UNETunisie : Ras Jdir ou la stratégie du pire !

Tunisie : Ras Jdir ou la stratégie du pire !

Alternant fermetures er réouvertures, le point de passage frontalier tuniso-libyen de Ras Jdir n’est pas près d’entrevoir une issue qui lui restitue sa vocation de faciliter la circulation des personnes et des biens entre les deux pays voisins. Les milices du côté libyen, et les contrebandiers du côté tunisien, y font la pluie et le beau temps, utilisant moult prétextes pour en faire un enjeu par bien des côtés d’ordre local. « Nous ne lâchons prise qui si vous en faites autant », cette banderole dressée à quelques kilomètres du poste résume parfaitement cette impasse récurrente frappant de paralysie dont le dernier et actuel épisode dure depuis des semaines. D’un côté, le point de passage a été fermé par les autorités libyennes, de l’autre, la seule route y menant a été coupée par des contrebandiers de la ville de Ben Guerdane. Les deux parties s’y enfoncent et le ministre libyen de l’Intérieur a annoncé que Ras Jdir demeure fermé de crainte que la sécurité des voyageurs libyens ne soit compromise. Pendant ce temps, les manifestants tunisiens se sont signalés par une série de revendications dont notamment l’annulation de la taxe d’entrée de 30 dinars (11 dollars) et l’accélération des projets de développement à Ben Guerdane.

Une économie transfrontalière dynamique

Les réseaux de contrebande sont le principal employeur dans les régions frontalières du sud de la Tunisie, et chaque jour où la frontière reste fermée se traduit par des pertes importantes pour les milliers de commerçants locaux qui la traversent tous les jours. Alors qu’est-ce qui a conduit à l’impasse actuelle? Le site « Middle East Eye » souligne qu’au cœur du conflit se trouve une spirale de désaccords sur la manière dont la contrebande à la frontière entre la Libye et la Tunisie devrait être régie. Pendant des décennies, les écarts des prix pratiqués des deux côtés de la frontière , l’évitement tarifaire et les subventions ont donné lieu à une économie frontalière dynamique, employant des milliers de personnes et transportant d’énormes quantités de textiles, d’essence, de nourriture, de cigarettes et d’appareils électroniques.

Alors que la Libye s’enfonce de plus en plus dans la crise économique, la répression de la contrebande s’est accentuée au travers d’une succession de mesures décidées par les autorités locales et des milices. Les régimes Ben Ali et Kadhafi avaient toléré ces activités comme un moyen peu coûteux de procurer un revenu à des populations économiquement marginalisées, avec de nombreuses opportunités de canaliser l’argent vers des groupes politiquement connectés. Depuis 2011, les gouvernements postrévolutionnaires ont hérité de ces économies frontalières, mais jusqu’à présent, ils n’ont pas réussi à se doter d’une vision unifiée sur la façon de les transformer. Les populations des régions frontalières en ont payé le prix.

Du côté libyen, les frustrations ont augmenté au cours des dernières années, car certaines des marchandises exportées clandestinement du pays sont subventionnées en Libye, ce qui est coûteux pour l’État. Dans le même temps, la demande générée par les activités de contrebande a fait grimper les prix et créé des pénuries dans les zones frontalières libyennes.

Crise économique

L’essence, en particulier, est devenue litigieuse, et l’année dernière, alors que les populations étaient de plus en plus indignées dans l’ouest de la Libye, les accords informels réglementant la contrebande transfrontalière ont commencé à raboter les quantités d’essence. En conséquence, le prix de l’essence massivement consommée dans le sud de la Tunisie a plus que doublé. Parallèlement, le délitement de l’autorité dans l’ouest de la Libye – et les intérêts commerciaux importants de certains groupes locaux dans l’économie de la contrebande – ont rendu difficile la mise en place de solutions solides.

Du côté tunisien, l’Etat postrévolutionnaire a continué à tolérer à une large échelle l’économie de contrebande à sa frontière sud. Les fréquentes promesses de répression, les arrestations occasionnelles de contrebandiers et la création d’un «mur» largement inefficace le long de la frontière entre la Libye et la Tunisie ont été avant tout une mise en scène politique destinée à la consommation aussi bien nationale qu’étrangère.

Les autorités ont compris la dépendance économique de leurs frontières méridionales vis-à-vis de ce commerce, en se rendant compte qu’une approche axée sur « la loi et l’ordre» pourrait sérieusement déstabiliser la région. Dans le même temps, les politiques d’austérité et les réseaux politiques ont rendu difficile la mobilisation d’investissements et de projets de développement comme une véritable alternative à l’économie de la contrebande.

Escalade supplémentaire

En l’absence de canaux politiques formels avec les autorités de l’ouest de la Libye, l’État tunisien a largement compté sur un ensemble d’interlocuteurs locaux – militants de la société civile, commerçants et politiciens locaux – pour ’empêcher toute nouvelle escalade. Il pourra réussir à nouveau et voir la frontière rouverte, au moyen de restrictions supplémentaires frappant la contrebande de marchandises subventionnées. Mais ce n’est pas une solution pérenne.

Beaucoup a été dit des risques qu’une Libye déstabilisée et déchirée par la guerre font courir à la sécurité et à l’économie de la Tunisie. Pourtant, peu d’intérêt a été prêté au fait qu’une nouvelle Libye stable ne tolère pas la poursuite d’une économie de contrebande importante, ce qui entraîne une grave déstabilisation du sud de la Tunisie.

À l’avenir, il faut un réengagement politique et économique intensif de l’État tunisien au niveau de ses frontières méridionales, en se concentrant sur le dernier point de la liste des revendications des manifestants: la création d’alternatives économiques aux réseaux de contrebande, conclut MEE.

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