Une fièvre de spéculations s’est emparée des observateurs, après l’absence de Rached Ghannouchi à la conférence de presse du lundi 23 septembre. A-t-il été écarté comme l’avait prédit Abdelfattah Mourou, dernièrement, dans deux déclarations à une semaine d’intervalle (au journal Attounsya, le 14, et au journal algérien Achourouk, le 21 septembre) ? Ou aurait-il pris du recul pour se laisser l’initiative d’annoncer les concessions douloureuses promises, le moment venu ?
Effectivement, la crise politique en est à son paroxysme, et laisse aux dirigeants du parti islamiste une petite marge de manœuvre qu’ils sont en train d’exploiter comme bon leur semble.
La situation exige, dans l’immédiat, des réponses concrètes que Rached Ghannouchi , donné pour marginalisé au sein de son parti , pourrait ne pas pouvoir présenter aux partenaires et à l’opinion publique , ou bien la rallonge de leadership qui lui est encore accordée par les nouveaux hommes forts du parti ,va encore servir à dénouer une crise sur laquelle personne n’a d’emprise .
Parler de crise aigüe et inextricable dans le pays, est devenu un lieu commun , et évoquer les dissensions au sein d’Ennahdha qui ont mis le président du parti islamiste en minorité n’ajoute rien à quiconque . Mais l’important est de savoir comment ce parti, secoué par ses luttes intestines , va-t-il œuvrer à la solution d’une crise inédite .
Les 3 leaders, tous jeunes , et se réclamant , jusqu’à peu ,de la ligne de l’Imam (selon le schéma iranien des années 1970-1980) ,qui ont pris la place de Rached Ghannouchi , ont repris son thésaurus d’avant le 15 août , date de son entretien avec Béji Caid Essebsi à Paris, et son argumentaire . Ils opposent, comme s’ils parlaient de deux pays en guerre , une légitimité (électorale) à une autre ( consensuelle ) , et lorsqu’ils évoquent l’ANC, ils en parlent comme l’illustration de la seule légitimité qui puisse exister , et de la troïka comme l’émanation institutionnelle de cette unique légitimité possible .
Pour ce qui est du schéma de sortie de la crise, ils ont repris une ancienne proposition : d’abord adopter la constitution et maintenir le gouvernement en place jusqu’à cette échéance, puis on verra… »Ennahdha a accepté l’initiative parrainée par le Quartet, mais l’important est d’avoir une volonté de communiquer » assure Rafik Abdesslem , avant d’ajouter que » l’achèvement des travaux de l’ANC et la fixation de l’échéancier des prochaines élections demeurent le socle de la position d’Ennahdha avant de former un gouvernement de compétences » . Dans les faits, ce gouvernement de compétences se transforme en un simple gouvernement d’élections comme cela a été prôné au tout début du débat national par le parti islamiste et ses alliés de la troïka ; ce qui nous met en face d’un processus de consolidation de la légitimité électorale plutôt qu’une recherche de légitimité consensuelle.
Se mettant au diapason d’une littérature distillée par Ennahdha , les 3 jeunes dirigeants , Rafik Abdesslem , Abdelhamid Jelassi et Ajmi Lourimi déplorent la partialité du quartet médiateur , et présentent la démarche de l’opposition et du Quartet comme un complot de la minorité qui n’a rien , contre la majorité qui a tout (légitimité et présence sur le terrain ) . Et cette littérature est relayée par un discours d’Abdellatif Mekki qui voit dans l’entreprise du dialogue national une diversion visant à retarder les élections par peur de l’issue du scrutin.
Cette vision des choses part de postulats très discutables :les nouvelles réalités qui ont émergé à partir du 23 octobre 2011 , sont ,aux yeux d’Ennahdha, irréversibles et leur maintien ne dépend d’aucun paramètre .Ni l’état de l’opinion publique, ni le degré de satisfaction du citoyen-électeur de la gestion des affaires du pays , ni les réponses données aux attentes de la jeunesse et des gens des régions de l’intérieur, ne doivent entrer en jeu pour juger le bilan du parti au pouvoir . En un mot, le scrutin du 23 octobre 2011 est un don du ciel (à qui ?) , et c’est un destin tracé à la Tunisie qui doit être assumé , à jamais , par tout le monde : partis politiques , société civile et citoyens ordinaires , et personne ne doit mettre en doute le caractère judicieux et pertinent des choix de la direction du parti islamiste sinon il serait taxé de comploteur contre la légitimité et le pays .
Aboussaoud Hmidi








