Les arguments avancés par Rached Ghannouchi, lors de la conférence organisée par le Centre d’Etudes de l’Islam et de la Démocratie, à Washington, fin mai, ont revêtu un caractère inédit .
Le leader islamiste laisse entendre qu’il subit de grandes pressions, insinuant qu’il n’est pas dans l’intérêt de ceux qui les exercent d’aller loin , sous peine de rompre l’équilibre fragile au sein d’Ennahdha .
Evidemment, pour Ghannouchi, tout le monde a à gagner de voir le parti au pouvoir fort et uni ; et les éventuelles divisions en son sein ne servent ni ses alliés, ni ses adversaires, et encore moins les puissances régionales et mondiales qui s’intéressent à la Tunisie et nourrissent l’espoir, au moins théoriquement, de voir la période transitoire se conclure avec le moins de problèmes.
Rached Ghannouchi, dans la logique de son discours, se présente comme le pivot de l’échiquier politique tunisien : il prétend ainsi comprendre les soucis des différents intervenants, et fixe les limites auxquelles doivent s’arrêter les revendications des uns et des autres. Et, à ce titre, il demande à ceux qui exercent des pressions contre Ennahdha de les atténuer pour garantir une meilleure ordonnance de la marche du pays.
Ce sont là, en substance, les grandes lignes de l’approche du leader islamiste concernant la situation politique et sociale en Tunisie. Mais à y voir de près, on remarque qu’il ne tient pas compte de plusieurs données importantes.
D’abord, Ghannouchi parle d’une ligne dure au sein de son parti qui fait pression sur ces dirigeants modérés, et les taxe de capitulards, du fait des concessions consenties aux forces libérales, de gauche et laïques. Or cet élément a toujours été passé sous silence par le chef du parti islamiste, et l’introduire à ce stade de l’évolution politique du pays eu égard aux enjeux induits (parachèvement de la constitution et lutte contre le djihadisme), montre que Ghannouchi est à court d’arguments, et que, de ce fait, il s’échine à monter à l’enseigne de l’improvisation, sa dernière ligne de défense,
Ensuite, si on parle de ligne dure et de ligne modérée dans les rangs d’Ennahdha , on doit souligner que la seule ligne dure est celle qui veut intégrer le pays dans la logique de internationaliste de l’islamisme , qui agit en trois axes : islamiser l’Etat et la société tunisienne , articuler l’évolution interne du pays avec la mouvance islamiste globale , djihadisme compris , et barrer la route à toute alternance . Or, cette ligne a été toujours menée et défendue par Rached Ghannouchi en personne, et les tenants de cette tendance sont ses plus proches collaborateurs.
Enfin, il est établi que l’évolution de n’importe quel parti, et les luttes entre factions en son sein, sont toujours considérées comme une affaire interne. Et leur gestion est totalement du ressort de la direction du parti en question .Donc , il ne sied pas à un chef de parti de demander aux partenaires et adversaires politiques de renoncer à leurs revendications , pour donner l’occasion à l’aile dure de son parti de fortifier ses positions et galvaniser ses énergies , sous prétexte que le parti risque d’imploser . A l’évidence , l’évolution ordonnée du pays nécessite que les partis ,surtout s’ils sont en charge du pouvoir , trouvent un environnement calme et serein pour se développer , et on a tout intérêt à voir Ennahdha s’accommoder des exigences de la démocratie , mais personne n’est prêt à donner des cadeaux aux ultras, et extrémistes de l’islamisme , parce qu’ils feraient peur à leurs chefs , ou risqueraient de mettre en danger le cheminement du pays vers la démocratie .
Par ces arguments Rached Ghannouchi veut, en fait, préserver les acquis de sa ligne dure , en attendant que le tournant soit négocié au moindre coût, et par la suite (après les élections ,et l’adoption de la constitution ) suivre la marche vers l’islamisation du pays , et verrouiller à jamais la vie politique.
Aboussaoud Hmidi








