Les conjectures font florès sur le destin que se choisirait Hamadi Jebali après son dernier et unique coup d’éclat ou de force (c’est selon) par lequel il a clos un mandat ponctué de péripéties aussi multiples que variées, mais par moments pittoresques. En tout cas, sa sortie aura été un fait inédit dans les annales politiques de la Tunisie indépendante. Jamais, on n’aura vu un premier ministre claquer la porte, et encore de façon si tonitruante. Est-ce la démonstration que la Tunisie est devenue un pays démocratique où les gouvernants et les dépositaires de l’autorité publique agissent et décident selon leur intime conviction et en conformité totale avec le sens de l’Etat ? Sans doute, car, en décidant de se rebeller contre son parti auquel il est viscéralement vissé, sans pour autant faire sécession , le chef du gouvernement sortant s’est affranchi ostensiblement de sa casquette de secrétaire général d’Ennahdha pour s’afficher comme l’homme d’Etat habité par l’obligation ardente du salut national, même s’il courait le risque d’être voué aux gémonies par les siens dont certains n’ont pas , d’ailleurs , tardé à le faire.
On admirerait l’obstination et la persévérance avec lesquelles Hamadi Jebali s’accrochait à son initiative s’il n’avait pas , en chemin, semblé faire machine arrière sous les coups de boutoir des ténors de son parti, manifestement, ameutés par leur chef Rached Ghannouchi, mais aussi d’une partie de l’opposition, sans parler d’un autre membre de la troïka, le CPR, qui, pourtant, appelait constamment de ses vœux ce que le chef du gouvernement proposait. Le fait est que Hamadi Jebali s’est trouvé au pied du mur, ne sachant plus à quel saint se vouer, alors même que son adhésion recueillait , au fil de son cheminement, l’adhésion de l’opinion publique, dégoûtée par la guérilla à laquelle se livrait toute la classe politique là où il lui était loisible de s’exprimer et de plaider ses thèses : assemblée nationale constituante, plateaux de télévision, médias, et bien plus encore dans la rue, à la faveur de rassemblements et de meetings qui, à bien y regarder, donnent une piètre image de son discours et de ses ressorts.
On doit à la vérité de dire que Hamadi Jebali s’est forgé, ce faisant, la stature d’un homme d’Etat sincère, fermement attaché à l’intérêt supérieur de la Nation, courageux , téméraire même, ce qui lui a valu une popularité grandissante, pouvant le fonder à prendre en main la destinée du pays. Paradoxalement, c’est là que le chef du gouvernement a révélé sa tare rédhibitoire. N’ayant su capitaliser sur la confiance qui lui a été massivement témoignée et qui aurait pu, sans contredit, le mener loin , très loin, dans son initiative, il a repris langue avec les politiques, à l’occasion de ses deux conclaves avec les chefs des partis, pour d’abord, se donner un moratoire, et ensuite et enfin, décréter qu’il a échoué, et ce faisant, annoncer qu’il présente sa démission.
Funeste épilogue consommé par ce non moins funeste et désarmant baiser apposé sur le front de Rached Ghannouchi, dépossédant Hamadi Jebali de l’essentiel des cartes maîtresses dont il est en droit de se prévaloir.
L’allégeance à son parti et à son leader a-t-elle pris le dessus ? A première vue, ce serait le cas. Mais, nombreux sont ceux qui soutiennent le contraire, croyant dur comme fer que ce retour au bercail n’est qu’une scène de la pièce que joue le mouvement Ennahdha pour s’emparer de tous les rouages de l’Etat : le Parlement, le gouvernement et à terme la présidence de la République dont le titulaire serait, selon le scénario échafaudé, Hamadi Jebali lui-même, qui se mettrait ainsi en réserve de la République. Un attelage entièrement nahdhaoui !
Si Hamadi Jebali jure ses grands dieux qu’il va « se reposer », qu’il s’abstiendra désormais de faire des déclarations de quelque nature que ce soit et qu’il n’a nullement l’intention de fonder son propre parti politique, ceci n’a pas l’heur de convaincre, car l’articulation des événements penche plutôt vers un retour sur scène du chef du gouvernement sortant. N’a-t-il pas annoncé qu’il se mettra au service du peuple ? Sahbi Atig, celui qui dit tout haut ce que Ghannouchi dit en messe base, n’a-t-il pas évoqué le soutien de son parti à une candidature de Hamadi Jebali à la présidence de la République ? Enfin, Rached Ghannouchi lui-même ne verrait pas, dit-on, d’un mauvais œil l’accès d’un apparatchik du parti à la magistrature suprême de la Tunisie. L’homme-Hamadi Jebali- n’est pas susceptible de félonie. Il passe pour un militant loyal et ardemment mobilisé au service de son parti, et surtout auréolé d’un plébiscite populaire à la faveur de son coup d’éclat, dans la foulée de l’assassinat de Chokri Belaid. Et cela pourra lui baliser la route de Carthage.
Mohamed Lahmar








