Reprenant la célèbre locution-phrase de Shakespeare dans Hamlet : « il y a quelque chose de pourri dans l’Etat du Danemark », Francis Ghilès, le chroniqueur de la BBC, ex spécialiste de l’Afrique du Nord au Financial Times, et actuellement chercheur au Centre d’Etudes et de Documentation Internationales de Barcelone, en a fait mutatis mutandis le titre d’un article sur la Tunisie publié sur le site « Open Democracy ».
Il souligne d’emblée que « la Tunisie est un pays dont le gouvernement semble peu disposé ou incapable de mener des réformes dont le pays a désespérément besoin, dont l’économie est à plat, et où les conditions de vie de la majorité des Tunisiens se sont détériorées depuis qu’ils ont renversé leur dictateur d’antan, Ben Ali, il y a cinq ans. Deux des trois moteurs de la croissance, le tourisme et l’industrie du phosphate sont au point mort et le chômage chez les jeunes a augmenté à près de 25% chez les hommes et 38% chez les femmes. C’est un pays où ni le parti islamiste Ennahda qui a gouverné de 2012 à 2014 ni la coalition laïque Nidaa Tounes actuellement au pouvoir, n’osent prendre des décisions économiques audacieuses. La dette extérieure, quant à elle, se gonfle à un rythme alarmant. »
Les médecins, les avocats, les prestataires de services, tels que les cliniques privées évitent de payer les impôts, faisant ainsi étalage des privilèges d’une classe moyenne supérieure qui toise d’en haut les plus pauvres des Tunisiens avec un mélange de dédain, de condescendance et de peur. La propagation des activités mafieuses est une menace croissante en Tunisie et les velléités des hauts fonctionnaires de confondre protestations véritables et activité criminelle est malhonnête, ajoute-t-il.
Et de poursuivre : « Le président tunisien, âgé de 89 ans semble être plus à l’aise à frayer avec des notoriétés comme Barack Obama, François Hollande et le roi de Suède qu’avec les jeunes de Kasserine. Béji Caïd Essebsi ne s’est fait pas aimer par de nombreux membres de Nidaa Touness, en soutenant ouvertement les revendications de son fils indigne, Hafedh – dont l’unique fait d’armes est d’avoir tenu un débit d’alcool – de s’emparer du parti. Cette tentative de succession dynastique a relégué aux oubliettes de l’histoire la promesse faite par le président de restaurer la dignité de sa charge après avoir battu le populiste Moncef Marzouki aux élections tenues il y a 15 mois.
Caïd Essebsi n’a jamais été proche du fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba, indique Francis Ghilès, mais de sa seconde épouse, Wassila, une politicienne rusée qui n’était pas une femme d’État façonnée dans le moule de son mari. En tant que ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères, BCE a suivi fidèlement les instructions de Bourguiba, mais il ne s’est jamais vu confier un portefeuille ministériel axé sur le développement économique et social de son pays. Contrairement à d’autres dirigeants arabes, Habib Bourguiba n’a jamais préparé son fils, Habib Bourguiba Jr pour lui succéder. Pour de nombreux Tunisiens, le président a trahi la philosophie de l’homme d’État dont il dit qu’il « lui a enseigné la politique », estime-t-il.
Un voyage à Davos qui coûte 2 millions de dinars à l’Etat !
La semaine dernière, le chef du gouvernement tunisien, Habib Essid, a conduit une délégation forte de 21 personnes au Forum économique mondial de Davos, où l’élite des décideurs économiques se réunit le mois de janvier de chaque année. Valait-il la peine d’effectuer un voyage coûtant à la Tunisie plus d’un million d’euros? Le chef du gouvernement dirige un cabinet qui ne fonctionne pas comme une équipe et qui recule devant tous les obstacles qu’il rencontre, étant dépourvu de toute vision stratégique sur la façon de relancer l’économie en berne, et passe son temps muré dans un comportement attentiste.
Ezzeddine Saidane, l’ancien PDG de l’Arab Banking, et Habib Karaouli, PDG de La Banque d’Affaires de Tunisie, critiquent le manque de vision économique du gouvernement. Leurs points de vue sont largement partagés par leurs pairs dans la communauté d’affaires et les think tanks tels que l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise et le Cercle Kheireddine. Le chef de la puissante organisation syndicale l’UGTT, Houcine Abassi semble y souscrire.
Il y a trois moteurs de croissance en Tunisie, souligne l’auteur de l’article : la consommation, les exportations et les investissements. Les deux premiers s’embourbent et le gouvernement se refuse à relancer le troisième. Le gouvernement n’a pas de politique régionale, ni ne combat l’économie informelle. Il serait imprudent, dans de telles circonstances, de pousser la consommation en tant que moteur de la croissance.
Pendant ce temps, le déficit courant continue de se détériorer, il est proche de 9% du PIB, ce qui est bien au-dessus de ce qu’exige l’impératif de prudence. La balance commerciale et des services est logée à la même enseigne, malgré la baisse des importations de biens d’équipement, ce qui augmente la dette extérieure et fait probablement le lit d’un rééchelonnement en 2017, une première depuis l’indépendance de la Tunisie. Et ceci porterait un coup dur à la notation du pays et à sa capacité obtenir des prêts internationaux à des conditions très favorables jusqu’à présent.
Et d’ajouter : « En omettant de promouvoir l’investissement public, Essid manque à son devoir de remettre l’économie en marche et voit le peuple lui retirer sa confiance. Il proclame que son gouvernement investira 125 milliards de dinars dans des projets d’infrastructure, mais dans le même temps, il admet que l’Etat ne peut même pas investir 10 milliards DT, ce qui est «totalement incohérent», selon Habib Karaouli. L’un des hommes d’affaires les plus respectés de la Tunisie parle de karakuz, les marionnettes tant aimées des Ottomans. La nécessité d’une politique audacieuse de l’investissement public est soulignée par des universitaires de gauche tels que Gilbert Achcar. Le chef du gouvernement demande aux jeunes Tunisiens d’être patients et se plaint de ne pas disposer de «baguette magique».
Le cinéma politique de Ghannouchi et BCE !
Les députés nouvellement élus ont été prompts à s’offrir des augmentations salariales en 2011, oublieux de l’insulte que cela infligeait à leurs électeurs souvent pauvres. Les dirigeants politiques s’abreuvent d’insultes à longueur de journée, puis se déclarent d’improbables amours. Le scénario «tout est doux et dandy » que se jouent en public Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi semble de plus en plus suspect aux yeux de nombreux Tunisiens. Le cinéma politique ne fournit pas de réponse à l’amertume croissante et le désespoir ressentis par ceux qui n’ont aucun espoir de trouver un emploi, acheter une maison ou fonder une famille. La richesse en Tunisie est entre les mêmes mains, comme c’était le cas en 2010. Aucune redistribution n’a eu lieu.
Les amis étrangers de la Tunisie se consolent à la pensée que les élections et l’expression sont libres, malgré les actes bien documentés de la brutalité par les forces de sécurité. Les pays européens et les Etats-Unis soutiennent que la Tunisie mérite d’être aidée financièrement. Ils feraient bien de se rappeler que, en 2011, une révolution y a éclaté, et elle n’a pas été celle du système. L’actuel état de stagnation n’est pas un bon présage pour l’avenir, conclut Francis Ghilès.









Vous n’arrêtez pas de piquer les photos des gens un acte de piratage sans aucun scrupule c’est honteux pour des journalistes au moins vous citez vos sources
Merci d’avoir fait la correction c’est un geste louable