Les comptes 2025 de la BTL peuvent se lire de deux façons. La lecture sévère retient une marge d’intermédiation négative et un bénéfice fragile. La lecture équilibrée constate qu’une banque donnée pour condamnée en 2022 a survécu, retrouvé des clients et regagné du temps. Les deux sont vraies.
Il faut se souvenir d’où vient la Banque Tuniso-Libyenne pour juger où elle est arrivée. Fin 2022, ses fonds propres, c’est-à-dire l’argent appartenant réellement aux actionnaires, étaient négatifs de 41,8 MDT (millions de dinars tunisiens). Ses commissaires aux comptes, les auditeurs indépendants chargés de vérifier les comptes, évoquaient ouvertement une menace sur la continuité d’exploitation, la formule consacrée pour dire qu’une entreprise risque de ne pas survivre. Trois ans plus tard, cette phrase a disparu du rapport d’audit. L’opinion sur les comptes 2025 est émise, selon les termes mêmes des auditeurs, dans le respect de l’hypothèse de poursuite de l’activité. Pour une banque, ce simple changement de vocabulaire est une victoire.
– Ce qui a été réellement accompli
Le premier acquis est politique autant que financier. Les deux actionnaires, l’État tunisien et la Libyan Foreign Bank, à parité de 50 %, ont versé 152 MDT en numéraire, c’est-à-dire en argent frais, en septembre 2025. Dans le contexte des relations économiques tuniso-libyennes, obtenir un chèque simultané des deux rives n’allait pas de soi. C’est un signal d’engagement que peu d’observateurs attendaient.
Le deuxième acquis est commercial. La BTL a retrouvé sa raison d’être historique, le financement du commerce entre les deux pays. Les crédits documentaires, ces garanties bancaires qui sécurisent les importations et les exportations, ont plus que doublé, de 124,5 MDT fin 2022 à 327,3 MDT fin 2025. Les commissions nettes, la rémunération de ces services, sont passées de 16,6 MDT à 26,2 MDT. Ce chiffre mérite que l’on s’y arrête. À lui seul, il couvre désormais la totalité de la masse salariale, comptabilisée à 25,8 MDT. Une banque dont les services facturés paient les salaires n’est plus une banque à l’agonie.
Le troisième acquis tient à la confiance des déposants. Les dépôts de la clientèle ont triplé, de 490,9 MDT fin 2022 à 1 473,3 MDT fin 2025. On objectera, à juste titre, que cet argent est désormais rémunéré, donc coûteux. Mais une banque en perdition ne collecte pas un milliard de dinars supplémentaires. Elle en perd.
Le quatrième acquis est la discipline des coûts. Le coefficient d’exploitation, qui mesure la part de la richesse créée absorbée par les frais de fonctionnement, est tombé de 146 % en 2022 à 80,5 % en 2025. Même en réintégrant les 5,4 MDT de salaires capitalisés au titre du chantier informatique, il ressort à 90,2 %. C’est encore trop, mais la trajectoire est la bonne, et les frais généraux hors personnel sont restés stables autour de 15 MDT malgré le triplement du bilan.
Enfin, la banque a nettoyé son portefeuille avec des instruments assumés. Les créances accrochées, c’est-à-dire les impayés et les dossiers en contentieux, sont revenues de 31,4 % à 15,3 % de l’encours brut. Une partie de cette baisse est mécanique, radiations de 13,1 MDT et récupérations d’immeubles en règlement de dettes, le mécanisme dit de dation en paiement. Mais ces opérations sont documentées avec une transparence inhabituelle dans les notes annexes, chiffrées ligne à ligne, effet sur le résultat compris. On peut critiquer la gomme, pas la manière de dire qu’on l’a utilisée.
– Ce qui reste en suspens
La lecture équilibrée n’efface pas les fragilités, elle les remet à leur place. La marge d’intermédiation, la différence entre intérêts encaissés et intérêts payés, est négative de 30,7 MDT. C’est le vrai chantier. Mais il faut le lire pour ce qu’il est, un choix de refinancement dans un environnement de taux élevés, plus qu’une hémorragie subie. La banque a placé 763 MDT en titres de l’État qui lui rapportent 54,3 MDT par an. Tant que le différentiel entre ce rendement et le coût de ses ressources reste positif en global, le modèle tient. Il redeviendra confortable si les taux baissent, et c’est précisément le pari.
Le bénéfice de 1,3 MDT est mince et dopé par des éléments non répétitifs, dations et capitalisation de salaires. Retraité, il serait négatif d’environ 8,9 MDT. Mais là encore, le point de comparaison compte. La perte retraitée équivalente était de l’ordre de 18 MDT en 2024 et de plus de 60 MDT en 2022. La pente remonte.
Restent les réserves d’audit, un écart inexpliqué de 6,7 MDT sur le compte à la Banque centrale, une créance de 6,5 MDT liée à des faits d’escroquerie, et un signalement au procureur de la République en octobre 2025. Ce dernier point est le plus sérieux, et rien ne permet de le minimiser. On peut seulement observer que ces révélations figurent dans le rapport parce que les auditeurs font leur travail, et que la banque a engagé, selon ce même rapport, un cabinet externe pour apurer ses comptes en suspens et achevé sa migration informatique. La transparence n’est pas la santé, mais elle en est la condition.
– Le verdict provisoire
La BTL de 2025 n’est pas guérie. Elle est stabilisée, ce qui est différent, et mieux que morte, ce qui était l’alternative de 2022. Les actionnaires ont acheté du temps, la franchise commerciale répond, les coûts sont tenus. Tout se jouera maintenant sur la capacité à reconstituer des dépôts peu coûteux et à réduire la dépendance au refinancement de la Banque centrale. Rendez-vous aux comptes 2026.








