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Zenzri aux banquiers privés : « la rentabilité ne doit plus être votre seul objectif »

Ce n’est pas pour défendre les banques, elles ont leurs structures pour ce faire. Mais il se trouve, comme il est bon de le rappeler à ceux qui regardent les chiffres des bénéfices des banques avec des yeux accusateurs, que les banques, en Tunisie comme partout ailleurs, fonctionnent avec l’argent des autres, les dépôts des particuliers et des entreprises, des dépôts à vue et d’autres de long terme, mais aussi l’épargne de citoyens lambda. Le tout, des ressources presque non coûteuses pour les banques, mais qui sont leur bras armé pour donner crédit, aux professionnels et aux particuliers, et même gratuitement pour les Communautaires (شركات أهلية) qui deviennent l’épine dorsale non déclarée du nouveau modèle économique que le chef de l’État tunisien impose à tous, et principalement aux institutions financières locales.

–          Une injonction en marge d’un rapport

Samedi 11 juillet 2026, au palais du gouvernement à la Kasbah, la Cheffe du gouvernement Sarra Zaafrani Zenzri recevait des mains du Gouverneur Fethi Zouheir Nouri le rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Tunisie (BCT). La cérémonie fut protocolaire, la déclaration ne l’était pas. Une rencontre qui a certes sa propre conjoncture, mais qui est la 3ème à traiter de banquiers, après une 1ère entre BCT et banquiers, et une 2ème entre ministre des finances et les mêmes banquiers.

Selon le communiqué de la Présidence du gouvernement, la Cheffe du gouvernement a « insisté  « شددت على ضرورة انخراط القطاع البنكي، بصفة جدية، في دفع الاستثمار وعدم اقتصار الهدف على الربح المادي، حيث أنّ تمويل الاستثمار من القطاع البنكي الخاص يعتبر ضعيف جدا ولا يستجيب لتحديات المرحلة », soit, dans notre traduction, sur la nécessité pour le secteur bancaire de s’engager « sérieusement » dans l’impulsion de l’investissement sans limiter son objectif « au profit matériel », le financement de l’investissement par le secteur bancaire privé étant jugé « très faible » et inadapté « aux défis de l’étape ».

La version française du communiqué a d’ailleurs adouci la formule en omettant le « sérieusement », l’écart entre les deux langues étant lui-même une information, la charge est plus rude en arabe, langue du discours officiel, qu’en français, langue des marchés et des bailleurs. Elle a également appelé la BCT à « exercer pleinement son rôle » pour pousser les banques à financer les investissements publics et privés.

–          L’argent des autres

Reste à mesurer ce que pèse cette injonction. Les banques tunisiennes géraient, fin 2025, 122 972 millions de dinars tunisiens (MDT) de dépôts de la clientèle, selon le tableau du dernier rapport BCT remis samedi à la cheffe du gouvernement (CdG). En moyenne annuelle, près de 119 milliards de dinars. Dans ce total, 35 394 MDT de dépôts à vue, non rémunérés pour l’essentiel, et 40 239 MDT de dépôts d’épargne, rémunérés au taux minimum de 6 % depuis janvier, soit un rendement réel d’environ 0,7 point face à une inflation de 5,3 % en juin.

C’est cet argent-là, celui des déposants et des épargnants, que la Kasbah invite à mobiliser sans trop se soucier du « profit matériel ». Or la rentabilité d’une banque n’est pas un caprice d’actionnaire, elle est la condition pour rendre ces dépôts à leurs propriétaires, rémunérer l’épargne au-dessus de l’inflation, absorber les impayés et respecter les fonds propres réglementaires. Demander aux banques de prêter sans exigence de rendement, c’est, en dernière analyse, disposer de l’argent des autres en reportant le risque sur eux.

–          Deux poids, deux régimes

La scène se passait, presque 2 années plus tôt, à La Kasbah, dans le bureau d’un ministre des Finances d’alors, et c’est son protagoniste principal qui nous l’a lui-même racontée. Le ministre a convoqué le directeur général d’une banque publique, pour lui demander de souscrire davantage de bons du Trésor. Le banquier avait alors objecté que les ratios prudentiels de son établissement en seraient dégradés. Le ministre explose, « moi je vous parle des ratios de l’État et vous, vous me parlez des ratios de la banque ?». Le directeur général sera limogé quelques jours plus tard.

Que le ministre ait raconté la scène sans le moindre embarras en dit assez que, vue de La Kasbah, cela n’avait rien d’anormal. Mais tout est ainsi dit. L’injonction du 11 juillet désignait nommément le secteur bancaire privé, dont le financement de l’investissement est jugé « très faible ». Et pour cause, dans les banques publiques, l’État n’exhorte pas, il dispose. La jurisprudence récente y a d’ailleurs donné à la règle de rentabilité une portée que nul banquier n’oubliera. Depuis la visite du président de la République au siège de la Banque Nationale Agricole en septembre 2023, dossiers de crédits à l’appui, le pôle judiciaire financier a même ouvert des informations sur des crédits accordés sans garanties suffisantes. D’anciens directeurs généraux de banques publiques, ont été placés en détention dans des dossiers de crédits à des hommes d’affaires jugés insuffisamment garantis, et en avril 2026, une cour d’appel a porté de trois à cinq ans de prison la peine d’un ancien président-directeur général de banque publique, les intéressés bénéficiant de la présomption d’innocence pour les procédures encore en cours. Le paradoxe est ainsi complet. Le banquier public risque la prison pour avoir prêté sans garanties, c’est-à-dire sans discipline de rentabilité, au moment où l’on reproche au banquier privé son excès de discipline. Prêter sans compter expose au juge, compter avant de prêter expose au blâme politique.

–          Le procès fait au symptôme

Le plus piquant est que le réquisitoire contre le sous-financement de l’investissement est instruit dans le document même que la Cheffe du gouvernement recevait. Le rapport annuel 2025 établit que l’encours des crédits à la clientèle n’a progressé que de 3,4 %, à 111 892 MDT, et que les crédits aux professionnels privés, ceux qui créent la valeur ajoutée, l’emploi et la croissance, n’ont crû que de 2,3 %, à 67 457 MDT, une contraction en termes réels.

Le jugement de « très faible » est d’ailleurs asséné sans la ventilation par banque prêteuse qui permettrait de l’établir, le rapport ventile les crédits par emprunteur, non par statut public ou privé du prêteur. Mais le même rapport donne la cause du mal, l’encours des bons du Trésor détenus par les banques a explosé de 39,4 %, soit 7 270 MDT supplémentaires, pour atteindre 25 711 MDT. En une année, les banques ont donc acheté près de deux fois plus de titres de l’État qu’elles n’ont accordé de crédits nouveaux à l’ensemble de leur clientèle, 7 270 MDT contre 3 692 MDT. Leurs intérêts sur bons du Trésor ont bondi de 40,5 %, et les créances nettes sur l’Administration Centrale représentent désormais 33 % des contreparties de la masse monétaire, contre une moyenne de 11,2 % avant la crise pandémique. C’est l’effet d’éviction dans sa forme chimiquement pure, l’État capte l’épargne nationale par le canal bancaire, il ne reste que des miettes pour le secteur privé, et la Loi de Finances 2026 prévoit de couvrir près des trois quarts d’un besoin de 27 064 MDT sur ce même marché intérieur. Reprocher aux banques de préférer le Trésor au risque entrepreneurial, c’est faire le procès d’un comportement que la politique de financement de l’État a rendu rationnel et que, dans le secteur public, on ordonne. Le bon du Trésor est l’actif qui ne vaut ni procès ni reproche, la nuance entre les deux ayant coûté son poste à au moins un banquier.

–          Le jour où le Trésor empruntera moins, tout ira mieux

La déclaration de la Kasbah dessine, en creux, une nouvelle doctrine : la rentabilité bancaire comme tolérance conditionnelle et non comme finalité légitime. Le financement à rendement nul des sociétés communautaires en était déjà la préfiguration. Mais l’arithmétique du rapport remis ce même samedi est têtue. Tant que l’État absorbera l’essentiel de la ressource bancaire à des conditions sans risque, aucune exhortation, fût-elle en arabe et assortie d’un « sérieusement », ne réorientera le crédit vers l’investissement productif.

Le jour où le Trésor empruntera moins, les banques prêteront davantage aux autres. Et l’on découvrira alors que le problème n’a jamais été leur appétit pour le profit, mais celui de leur premier client, qui exhorte les uns, juge les autres, et emprunte à tous.

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