Le policier n’est pas un fonctionnaire comme les autres. Et c’est là que loge tout le paradoxe qu’il cultive non seulement aux yeux du citoyen et mais aussi à ceux des institutions républicaines qu’il est requis de défendre et de servir. C’est un trait commun à toutes les polices du monde même celles des pays où la démocratie est profondément enracinée. Une bavure, un abus, une brutalité sont aussitôt décriés, médias aidant, pour devenir un problème national et rejaillir sur l’image de l’ensemble de l’institution de la police. A l’autre extrême, un acte de bravoure vaut au policier l’attribut de surhomme et l’encensement général.
Cette configuration de l’acte policier et la perception qui en est faite, virent cependant d’un bout à l’autre sitôt des éléments de l’appareil sécuritaire changent pour ainsi dire leur fusil d’épaule et s’inscrivent dans des agissements qui disqualifient leur statut de gardien de l’ordre et du temple, dès lors qu’ils descendent dans la rue , à la Kasbah, le centre et le cœur du pouvoir, dans le cas qui nous occupe, pour semer une certaine forme de « désordre » ponctué d’attaques verbales et autres agissements de nature voisine, le tout assimilé à une atteinte à l’autorité de l’Etat qu’ils sont censés préserver.
Le fait n’est pas anodin, voire très grave à telle enseigne que la présidence du gouvernement, d’habitude peu coutumière d’effluves d’indignation et de condamnation, s’est fendue d’un communiqué où elle « stigmatise l’envahissement de ses locaux par des protestataires parmi les membres du Syndicat national des forces de sécurité intérieure » et « dénonce l’entrave à la bonne marche des services de la primature ainsi que les menaces et les propos blasphématoires proférés par les protestataires ». « De tels agissements ne peuvent être tolérés », a-t-elle averti, expliquant que « les propos et les slogans scandés par les protestataires n’ont rien à voir avec l’action syndicale et les revendications professionnelles ». Il s’agit là d’agissements ignobles, de violations criantes et de menaces de désobéissance qui sont tout à fait opposés aux dispositions de la Constitution et des lois en vigueur, souligne la Primature qui annonce des poursuites judiciaires contre les protestataires.
Un réquisitoire où la virulence le dispute à la colère qui semble habiter la présidence du Gouvernement face à ce qui peut être regardé comme un outrage et un crime de lèse-majesté envers une suprême institution de l’Etat, commis plus est, au nom de revendications matérielles d’un corps censé être le bras séculier du pouvoir, et qui revendique le statut de police républicaine.
L’affront est d’autant plus insoutenable qu’il est infligé au moment où le gouvernement ne sait plus où donner de la tête face une fièvre revendicative qu’il croyait révolue à la faveur des augmentations salariales décidées l’année dernière dans la fonction publique au prix d’immenses sacrifices budgétaires, alors que les caisses de l’Etat se vident à vue d’œil. Pis, les revendications des policiers interviennent alors même que les braises de la vague de protestation des chômeurs partout dans le pays sont toujours aussi vives et que le gouvernement s’échine à leur trouver un commencement de thérapie pour désamorcer la colère et offrir une perspective si sommaire soit-elle pour les sans-emploi gagnés par l’impatience et prêts à des mouvements plus virulents.
On comprendrait d’autant plus l’irritation du gouvernement que les syndicats de la police ne semblent pas lui faciliter la tâche avec leurs tiraillements et les surenchères à laquelle ils se livrent, faisant fi du dogme qui doit être le leur et du caractère « sacré » de leur mission d’ordre public, alors qu’ils sont tenus de prêter main forte à l’Etat dans sa guerre contre le terrorisme, et que les menaces d’une intervention militaire étrangère en Libye se précisent au fil des jours avec les répercussions que l’on peut imaginer sur la Tunisie.
C’est à se demander si les protestataires de la police ne se sont pas emmêlés les pinceaux en s’investissant dans des actions qui auraient pu et même dû prendre d’autres formes qui aient un impact moins dévastateur. La police, qui se veut républicaine et citoyenne a peut-être commis là un impair dont elle aurait dû faire l’économie en s’abstenant de donner libre cours à une effusion de protestation où elle laisserait vraisemblablement des plumes.








