Il s’agit d’une affaire inédite dans les annales de la 2ème République. Des fonds issus de crédits internationaux, qui sont détournés de leur objet initial et pour lequel ils ont été alloués, détournés des régions, des PME et du système financier, vers le soutien au budget de l’Etat qui est déficitaire à cause des dépenses de consommation. Le tout, avec la bénédiction des députés qui ont voté en connaissance de cause.
Précisons d’abord qu’à la fin du mois de juillet 2016, le total des ressources qu’a pu ramasser et dont disposait la Tunisie était de 12,338 Milliards DT. Elle en dépensait pourtant nettement plus et donne la preuve que le pays de la «révolution du Jasmin» vit au-dessus de ses moyens et essaie, pour y arriver, de «se faire un trou dans le dos». Des dépenses, en plus, qui vont peu ou prou là où elles doivent aller.
En effet, en face des 12,3 Milliards DT dont 10,7 Milliards DT provenaient des recettes fiscales (IR, IS et bénéfices), le gouvernement Habib Essid (pour ne pas accabler encore un gouvernement qui n’a même pas un mois d’ancienneté) a dépensé 14,557 Milliards DT, c’est-à-dire 2,1 Milliards DT de plus que ce qu’il avait.
- 14,5 Milliards DT de dépenses pour des ressources de 12,3 Milliards DT
Sur les 12,3 Milliards DT, presque la totalité (12,1 dont 7,860 en salaires purs) était allée à des salaires, rémunérations, subventions et achats de biens et services pour l’administration. A cinq mois de la fin de l’exercice 2016, elle en est déjà à 2 Milliards DT du total des 18,6 Milliards DT prévus en dépenses de gestion pour toute l’année 2016. La rubrique des salaires & rémunérations, en juillet 2016 par rapport à juillet 2016, est de 15 % contre 12 % en 2015 par rapport à 2014 et de plus de 1,5 Milliards DT en année pleine par rapport à 2015.
En face de toutes ces dépenses, dans les salaires et la consommation des administrations, seuls 2,385 Milliards DT ont été dépensés pour l’investissement. Le ministère des Finances donne ainsi la preuve que le budget de l’Etat en Tunisie consacre 83 % de ses ressources, déjà en-dessous de ces dépenses, aux dépenses de gestion et de rémunération et que l’investissement, seul créateur de richesses et d’emplois, ne représentait à fin juillet dernier que 17 % de l’ensemble de toutes les dépenses.
- Des fonds de la BAD détournés et des restrictions financières pour les fournisseurs
Dans le sillon de cette politique de mauvaise gestion caractérisée de ses ressources, l’Etat tunisien ne semble désormais reculer devant rien pour se procurer de l’argent. Il détourne désormais les ressources extérieures, normalement destinées à des projets structurants, pour les destiner à l’appui d’un budget déjà déficitaire à cause des dépenses qui dépassent les ressources.
«La ministre des Finances, Lamia Zribi, a confirmé, lundi, que le crédit d’une valeur de 645 millions de dinars (MD), devant être octroyé par la Banque Africaine de Développement (BAD), servira, essentiellement, à réduire le déficit du budget de l’Etat, alors qu’il était prévu, initialement, selon l’exposé des motifs dudit crédit, de l’utiliser pour mettre en place des réformes dans le secteur financier», rapporte en effet l’agence officielle d’information Tap, qui citait la ministre Zribi.
Toujours selon la même source officielle, qui cite encore la ministre des Finances, «ce genre de crédits est destiné au renforcement du budget (…). Le prêt de la BAD sera réservé en grande partie à la consommation, compte tenu du manque de liquidités», a souligné Zribi, qui a imputé la situation dans laquelle se trouve le pays «à la rareté des ressources et la hausse des dépenses salariales qui sont passées de 6,5 milliards de dinars en 2010 pour s’établir à 13 milliards de dinars en 2016».
Certainement consciente de la manœuvre de changement de direction, la ministre expliquait à la Tap que «les bailleurs de fonds ne déterminent pas l’utilisation de ces financements mais insistent pour que ces derniers soient orientés vers l’investissement».
Sans aller dans le détail du document de présentation du crédit en question, ce dernier est pourtant clair dès sa première page : le crédit servira à la modernisation du secteur financier et non à la consommation, à travers la recapitalisation du budget de l’Etat, justement mis à mal par les dépenses de consommation.
Chose importante. La note explicative du projet de loi, voté par les députés de l’ARP, est pourtant très explicite à ce titre et indique clairement que la ligne de crédit, d’un montant de 268 millions d’euros (équivalents à 660,8 MDT) «aura pour objectif la réduction des disparités régionales via l’intégration financière et la facilitation d’accès au financement pour les Petites et Moyennes Entreprises (…) et au financement du processus de modernisation du marché financier», et cela par des mesures dont la création d’une Agence tunisienne du Trésor, la facilitation de l’introduction en Bourse, la réorganisation du marché alternatif. Tous des projets structurants de l’économie et des finances et qui devront rester dans les cartons. Il s’agit donc d’un détournement de fonds, encore une fois de l’investissement à la consommation. Un détournement, qui plus est, s’est fait avec la bénédiction du pouvoir législatif, gardien du temple des lois sans que cela ne dérange personne !
Toutes ces explications et le vote de l’ARP du crédit malgré son détournement en disent assez long sur l’état de grave précarité financière de la Tunisie, désormais obligée de puiser partout où il y a de l’argent rien que pour les dépenses de gestion.
Pis encore, des informations nous parviennent de maints fournisseurs de l’Etat faisant état de restrictions poussant les différents opérateurs publics à retarder le paiement des fournisseurs privés. Et l’argent va encore aux dépenses de gestion et aux rémunérations.










