Le patronat n’a pas besoin qu’on le défende. Il a, pour cela, ses propres hommes et surtout sa présidente qui vient enfin de se rendre compte qu’à force de se taire on finit par être écrasé et hausse désormais le ton, même s’il est un peu tard.
Il est cependant important de remarquer la manière dont le gouvernement se comporte vis-à-vis de ses deux partenaires sociaux, que sont l’Utica (Organisation patronale) et l’UGTT (Organisation syndicale ouvrière). Aux petits soins avec le second, n’osant parfois même pas répondre à ses démonstrations de force et encore moins critiquer ses sermons, il est pour le moins nonchalant avec le premier. S’arrêtant à chaque coup de sifflet et marchant toujours à côté des lignes rouges du second, il passe comme le train devant le premier lorsqu’il ose «aboyer».
- Les «vertes et pas mûres» de Youssef Chahed
La dernière preuve de cette politique du «deux poids, deux mesures» de Youssef Chahed est dans sa sèche et verte réplique, à la menace de la patronne des patrons de mettre la clé sous la porte, pour cause de mauvaise loi de finances et de trop de fiscalité. On ne se rappelle pas en effet avoir entendu un jour le chef du gouvernement répliquer de cette manière aux différentes menaces du syndicat ouvrier de faire grèves, partielles ou générales. Nous n’avons pas, non plus, connaissance d’une telle verte réplique lorsque l’UGTT a maintes fois mis en demeure le gouvernement et son chef de faire des augmentations salariales dont il n’avait pas l’argent, mettant ainsi toute une économie en porte-à-faux avec ses bailleurs de fonds. Sont-ce là des «menaces» différentes ou des partenaires de poids différents ?
Pourquoi Youssef Chahed se fait-il alors, comme l’a si bien dit notre collègue Marouane Achouri, «Coq devant l’Utica et poule mouillée devant l’UGTT» et saute-il du coq au poulet au risque d’écraser ses œufs ?
L’une comme l’autre sont pourtant membres du fameux accord de Carthage, à qui le chef du gouvernement doit sa nomination. Les deux sont à la tête de deux organisations, dites partenaires sociaux et les deux sont lauréats du Prix Nobel. L’UGTT défend les intérêts de la force ouvrière du pays, ceux sans quoi il n’y pas de production et de valeur ajoutée, et l’UTICA défend les intérêts du patronat, sans quoi il n’y aura pas d’investisseurs, pas de création d’emplois, pas d’IS, ni d’UR, ni de TAVA, ni aucun revenu fiscal ? Chahed l’aurait-il oublié dans son excès de colère, ou ne s’en est-il pas rappelé par peu de souci de ceux qui remplissent, en grande partie, les caisses de l’Etat qu’il dirige ? N’est-il pas politiquement assez mûr pour connaître le poids du patronat, tunisien et étranger, par le biais des IDE que son gouvernement recherche désespérément dans l’économie ? N’est-il pas assez mûr, économiquement, pour savoir qu’en écrasant ainsi le patronat, il envoie aussi le même message aux investisseurs étrangers, courus et chouchoutés en dehors des frontières de son pays ?
- L’un le mérite et l’autre en a le mérite
A ne pas en douter, le patronat mérite ce qui lui arrive. D’abord parce qu’il ne fait jamais ce qu’il dit et que, contrairement au syndicat ouvrier qui menace et passe, parfois sans attendre, à l’action. Il est vrai que, comme le patronat, le chef du gouvernement ne fait pas ce qu’il dit. Il avait en effet dit, un jour devant le Parlement qui devait lui accorder sa confiance, qu’il est hors de question de laisser quiconque arrêter la production. Des paroles jusque-là en l’air et les syndicats ouvriers font ce qu’ils veulent. Ensuite, parce qu’il n’a jamais pu développer un quelconque sens de la solidarité entre ses différentes composantes. Dans une même Fédération de l’Utica, ce sont plusieurs métiers qui s’affrontent, en silence certes et dans un même Bureau exécutif, ce sont plusieurs «moi» qui s’affrontent et qui n’ont, tous, recours à leur organisation qu’après avoir, chacun, essayé de résoudre ses petits problèmes par ses propres moyens et par ses propres introductions et connaissances.
A ne pas en douter aussi, l’UGTT a le mérite d’avoir su reconstruire un syndicat ouvrier qui n’était pas ce qu’il est présentement, pour ne pas dire autre chose. Le mérite d’avoir su fédérer toutes les forces contestataires d’un modèle économique qui ne s’est toujours pas mis à jour et d’en avoir pris le commandement. Le mérite enfin d’avoir le même adversaire. Le patron, à l’image souillée par des affaires, la plupart du temps vides et qui a désormais peur même de faire des affaires. Un patronat dont même les politiques ne voient que l’argent qui n’est pourtant pas, même pour les dirigeants de ce pays à économie de marché, en bonne odeur de sainteté !








