Observateur perspicace et analyste averti des grands tournants de la vie politique, économique et sociale en Tunisie, Francis Ghilès, a été prompt à livrer ce qu’il pense de ce qsui s’est passé le 25 juillet 2021. Et il a cité en prologue de sa réflexion cet aparté devant les grilles verrouillées du palais du Bardo : « Nous avons juré de défendre la Constitution », a crié le vice-président du Parlement tunisien, auquel un jeune soldat a rétorqué : « Nous avons juré de défendre la patrie ».
Un échange qu résume le paradoxe de la Tunisie. La décision prise quelques heures plus tôt par le président Kais Saied de limoger le chef du gouvernement et de suspendre le Parlement avait mis en colère le président islamiste, Rached Ghannouchi et son vice-président qui ont cherché à entrer dans le bâtiment désormais gardé par des troupes armées, a commenté Ghilès dans un article sur le site The Spectator.
Pourtant, des dizaines de milliers de personnes de toutes les classes sociales ont afflué dans les rues des villes et des villages tunisiens, criant leur soutien à Saied. Ce soutien est resté solide comme un roc plus d’un mois après, malgré la condamnation de ce que de nombreux commentateurs occidentaux ont appelé un coup d’État contre la démocratie.
Les diplomates à Tunis ont été pour la plupart pris au dépourvu, ayant sérieusement sous-estimé les compétences tactiques de ce professeur de droit austère et socialement conservateur. Saied a peu de conseillers et ne s’exprime que pour condamner, dans les termes les plus vigoureux, la corruption gangrenée qui détruit son pays nord-africain autrefois prospère. La Tunisie a été le premier pays du Moyen-Orient à renverser son dictateur il y a dix ans, l’étincelle qui a allumé la conflagration des révoltes qui ont embrasé le monde arabe.
Malgré le choc des observateurs occidentaux, peu de personnes dans le pays même ont été surprises par la décision du président. Les indicateurs financiers clignotent au rouge depuis des années et la Tunisie sera en faillite cet automne si elle ne parvient pas à négocier un renflouement avec le Fonds monétaire international. Jouer au chat et à la souris avec les créanciers étrangers de la Tunisie était la marque de fabrique du premier ministre aujourd’hui démis de ses fonctions, une version moderne du tripotage pendant que Rome – ou dans ce cas Carthage – brûle. La démocratie a pris la forme d’un souk, d’une chambre de compensation pour les transactions entre les différents lobbies économiques et politiques, sans parler des mafias dont le pouvoir a dépassé celui des institutions malades du pays.
La « pensée économique magique » !
Depuis la révolution du jasmin de 2011, les chefs de gouvernement tunisiens successifs ont été la proie de ce qu’un économiste qualifie de « pensée économique magique ». La masse salariale de la fonction publique et des entreprises publiques a augmenté de plus de 150 000 personnes pour atteindre plus de 600 000 personnes dans un pays de moins de 12 millions d’âmes. Beaucoup ont été recrutés sans aucune qualification, souvent sans obligation de se présenter au travail.
La plupart des partis politiques, des intérêts commerciaux et des mafias se sont prêtés à ce jeu, vidant de sa substance ce qui était autrefois l’une des meilleures fonctions publiques arabes. La masse salariale publique de la Tunisie consommera environ 75 % des recettes fiscales en 2020, contre 53 % en 2010. La conséquence inévitable est que les investissements dans les infrastructures, l’éducation et la santé ont été réduits. Alors que des milliers de médecins fuient le pays, les hôpitaux ont cédé sous la pression d’une pandémie mal gérée. Pourtant, depuis que Saied a ordonné à l’armée de prendre le contrôle de la vaccination, on estime que 1,5 million de personnes ont reçu leur premier vaccin.
Au cours des cinq dernières semaines, la police a, sur ordre du président, fait des descentes dans des entrepôts à travers le pays, confisquant d’énormes quantités de marchandises non déclarées, la plupart passées en contrebande par des ports où les douanes ne fonctionnent plus mais sont gérées par l’un des innombrables groupes mafieux. De nombreuses marchandises proviennent de Turquie, un soutien fort et beaucoup soupçonnent un financement du parti islamiste Ennahda, un pilier parlementaire de chaque gouvernement depuis 2012.
Les USA et l’UE redevables d’un « paquet généreux » !
Les États-Unis et l’UE doivent offrir à la Tunisie, par le biais du commerce bilatéral et du FMI, un paquet généreux. Ils n’ont pas su le faire en 2011 lorsque leur politique en Libye a jeté des centaines de milliers de personnes en Méditerranée et en Afrique.
Les réformes constitutionnelles et électorales sont toutes deux essentielles mais ne peuvent être imposées par décret. C’est pourquoi le soutien au président est teinté d’appréhension, de peur que cet homme moralement rigide ne se prenne pour un sauveur qui peut à lui seul ressusciter la prospérité. Saied est ignorant des questions économiques. Son aversion pour l’argent ne remplace pas une politique économique saine et l’encouragement des vrais entrepreneurs. La redistribution du butin de la corruption ne créera pas d’emplois. Aussi méfiant qu’il soit à l’égard des politiciens, des hauts fonctionnaires et des hommes d’affaires, Saied va devoir choisir ceux qui sont intègres pour aider à reconstruire les institutions du pays.
Le rôle de l’armée sera déterminant. Petite et professionnelle, elle est atypique parmi ses pairs arabes. Elle n’a jamais joué de rôle politique et n’a pas d’intérêts lucratifs. Ses officiers supérieurs sont formés par les États-Unis, qui ont joué un rôle central en aidant la Tunisie à lutter contre le terrorisme. L’armée a joué le rôle de garant de la patrie, mais elle n’a aucune envie de la diriger.
La démocratie est souvent associée à la prospérité. C’est le mantra culturel répété par l’Occident. La démocratie est-elle durable si la pauvreté, la corruption et l’incompétence s’emparent d’une société ? La réponse pourrait ne pas être celle que nous aimons. D’où l’espoir de la plupart des Tunisiens que Saied puisse trouver une issue à l’impasse. Rome ne s’est pas construite en un jour et la démocratie ne se construira pas non plus sur les rives de Carthage, conclut Francis Ghilès.








