Face à un afflux inédit de déclarations de soupçon entre 2020 et 2025, la Commission Tunisienne des Analyses Financières (CTAF) a opéré une mue structurelle profonde. En trois directions successives, l’institution est passée du contrôle traditionnel du cash à la traque de la cybercriminalité.
Analyse.
Derrière les portes closes de la CTAF, la cellule tunisienne de renseignement financier créée auprès de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) et présidée par son Gouverneur, une véritable avalanche de données a bousculé les certitudes des régulateurs. En l’espace de six ans, le volume des déclarations de soupçon (DS) transmises par les institutions financières de la place a bondi de manière spectaculaire, multiplié par trois pour culminer au sommet historique de 1 334 déclarations en 2025, contre à peine 446 en 2020.
C’est ce que nous pouvons découvrir dans le dernier Bulletin d’analyse stratégique intitulée » Financement du terrorisme : enseignements tirés des dossiers transmis durant la période 2020-2025″.
Le signal est fort. Pourtant, cette explosion de chiffres ne dit pas tout. Il importe de lire entre les lignes pour s’apercevoir qu’au-delà des critiques, incompréhensions et tentatives de récupération, la CTAF travaille sur des dossiers épineux, développe une expertise précieuse et demeure une digue à préserver, et qu’il est adéquat de la soutenir publiquement et politiquement.
Car, au-delà des graphiques, les données décrivent un virage à 180 degrés, à la fois technologique, structurel et managérial, dans la gouvernance financière du pays. En trois mandats et sous autant de SG, la CTAF a changé de dimension. Ce qui n’était qu’une agence classique, rivée sur les flux d’espèces et les virements bancaires traditionnels, est devenu une cellule de renseignement de haute technicité. Elle doit aujourd’hui ferrailler avec des portefeuilles électroniques internationaux et des réseaux criminels transfrontaliers de plus en plus agiles. Une équipe de fins limiers, en somme. Mais une équipe trop souvent prise en étau, naviguant à vue entre les tiraillements politiques, un populisme institutionnel inquiétant et une exigence de transparence parfois difficile à tenir.
Pour comprendre cette trajectoire, il faut s’arrêter sur trois périodes bien distinctes, chacune profondément marquée par le style, l’expertise et la culture administrative de ses secrétaires généraux successifs.
– L’ère Lotfi Hachicha (2020 et septembre 2023) : Le rempart de la conformité traditionnelle
Pour Lotfi Hachicha, l’aventure au Secrétariat Général commence bien avant 2020. Mais c’est cette année-là qui sert de point de repère pour s’aligner sur la chronologie du Bulletin d’analyse stratégique. Une petite précision historique s’impose: s’il a officiellement quitté ses fonctions le 1er septembre 2023, Hachicha avait en réalité atteint l’âge de la retraite dès 2021, bénéficiant de deux prolongations successives d’un an pour mener à bien sa mission.
Cette période s’est ouverte dans un climat international lourd. La Tunisie pansait encore ses plaies financières et s’efforçait de consolider ses acquis après sa sortie de la liste grise du Groupe d’Action Financière (GAFI). Pour Hachicha, la priorité absolue était claire : ancrer définitivement la culture de la conformité dans l’ADN des banques tunisiennes.
Sous sa direction, la Commission s’est attaquée aux failles d’une économie encore très dépendante du cash et du secteur informel. Entre 2020 et 2022, la matrice des risques financiers reposait sur deux piliers classiques, respectivement les virements internationaux (29 %) et les transactions en espèces (29 %) qui représentaient le gros des flux suspects. Sur le front des volumes, après un léger creux à 418 déclarations en 2021, la vigilance des banques s’est « réveillée » en 2022 avec 516 signalements, avant d’amorcer une accélération brutale à 850 dossiers en 2023. C’est aussi à ce moment qu’on enregistre une poussée de fièvre sur le Financement du Terrorisme (FT), qui grimpe à son plus haut niveau (4 %) en 2022.
A son actif, Hachicha a été le plus vocal des SG de la CTAF. C’est probablement sa personnalisé, mais aussi la période qui voulait ça !
– L’intermède Neïla Fathallah (Mars 2024 – Septembre 2024) : Le grand tour de vis1
Bien que son passage ait été court et se soit terminé de façon assez abrupte, l’histoire retiendra que Neïla Fathallah fut la deuxième femme à occuper ce poste ultra-sensible, après le passage marquant de Habiba Ben Salem. Son intermède a coïncidé avec un net durcissement de ton de l’État, caractérisé par une accélération des contrôles administratifs et une surveillance accrue des circuits de financement, notamment transfrontaliers.
Ce tournant coercitif a immédiatement provoqué un afflux massif d’alertes. En 2024, le volume annuel franchit un cap psychologique pour atteindre les 1 236 déclarations de soupçon!
C’est ainsi qu’apparaît un paradoxe frappant. Alors que les signalements explosent, la part des dossiers liés au terrorisme s’effondre pour tomber à seulement 1 % ( 4 rapports transmis pour financement du terrorisme pour 6 déclarations de soupçon reçues).
On comprend que la CTAF se retrouve alors submergée par la criminalité financière en col blanc puisque le blanchiment d’argent accapare 99 % du temps des analystes. Les entreprises se retrouvent dans la mire des analyses. Le secteur du commerce international et des associations concentre, à parts égales, 52 % des alertes visant les personnes morales, suivi par le bâtiment et les travaux publics (BTP), qui s’impose comme une zone de vulnérabilité majeure avec 15 % des signalements.
Certes, un passage qui a fini en « eau de boudin » mais il a eu le « mérite » d’amorcer un nouveau cycle.
– L’ère Abdessalem Ben Hamouda (Depuis Avril 2025) : La maturité technologique face au baptême du feu du GAFI
En avril 2025, Abdessalem Ben Hamouda prend les commandes du SG de la CTAF. Juriste rigoureux et fin technicien formé à l’école de la BCT, il hérite d’une machine sous haute pression quantitative, mais surtout d’un calendrier institutionnel crucial. Dès son entrée en fonction, il est propulsé en première ligne pour affronter un test grandeur nature, celui d’un nouvel exercice d’évaluation pays par le Groupe d’Action Financière (GAFI), destiné à mesurer l’efficacité réelle du dispositif tunisien de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.
C’est sous ce prisme d’exigence internationale absolue que sa gouvernance se déploie, caractérisée par une orthodoxie juridique implacable combinée à une confrontation directe avec les nouvelles réalités de la Fintech. Sous son mandat, l’activité de la commission atteint son zénith historique avec 1 334 déclarations traitées en 2025, prouvant la capacité de l’institution à absorber un volume de données de plus en plus massif tout en répondant aux standards de réactivité du GAFI.
Mais la vraie rupture sous l’ère Ben Hamouda est qualitative et technologique. Pour la première fois, les rapports de la Commission documentent de manière chirurgicale l’usage d’outils numériques modernes qui passaient jusqu’ici sous les radars en Tunisie. Face aux évaluateurs internationaux, la CTAF a dû prouver sa compétence face aux nouvelles menaces dématérialisées : les portefeuilles électroniques (Wallets) s’invitent désormais dans 2 % des fraudes, épaulés par les cartes bancaires internationales à hauteur de 1 %.
Cette approche plus scientifique et, certainement, mieux conforme aux attentes du GAFI, a également permis d’affiner la cartographie des infractions sous-jacentes qui génèrent cet argent sale. Les équipes de Ben Hamouda ont ainsi démontré que si le financement direct du terrorisme reste maîtrisé et scotché à un taux résiduel de 1 %, les flux suspects interceptés sont, désormais, majoritairement adossés à des réalités criminelles complexes et transnationales : le trafic de migrants, qualifié comme commerce illicite, génère à lui seul 27 % des dossiers.
C’est surtout une démonstration de force technique indispensable pour valider la maturité du renseignement financier tunisien sur l’échiquier international. Une démarche à consolider, à renforcer et surtout à pérenniser !
– Au-delà du terrorisme, le vrai coût sociétal
Dans l’esprit du public, la CTAF reste l’arme fatale contre le terrorisme, mais la réalité des dossiers étalés entre 2020 et 2025 dessine une tout autre vérité. La sécurité économique est aujourd’hui intimement liée à des crises humaines majeures. Pour preuve, la trafic illicite de migrants représente 27% des infractions et crimes associés au financement du terrorisme !
Le blanchiment de capitaux a amorcé une mue. En plus des circuits grossiers d’autrefois, il s’enracine profondément dans l’économie légale, se dissimulant derrière des structures commerciales respectables ou des transactions immobilières bien sous tous rapports.
Cette métamorphose fait du cas tunisien une véritable leçon pour les régulateurs du monde entier. Elle prouve qu’un État peut déployer l’arsenal législatif et sécuritaire pour asphyxier les réseaux terroristes, au point de les réduire à un taux marginal de 1 %.L’infrastructure de l’argent sale, elle, ne meurt jamais. Elle fait preuve d’une plasticité redoutable. Elle migre, s’adapte en un temps record pour infiltrer de nouveaux secteurs légitimes, surfe sur la détresse migratoire et s’approprie, avant tout le monde, les innovations technologiques de demain.
Cette transformation est globale. L’envolée des déclarations prouve que le secteur financier est devenu beaucoup plus réactif et discipliné face aux règles de conformité, mais elle souligne aussi la montée en compétences de la CTAF pour détecter ces anomalies. Le grand défi actuel réside désormais dans cette zone grise où convergent le blanchiment commercial traditionnel (Trade-Based Money Laundering) et les techniques d’anonymisation numérique. Le SG Ben Hamouda a encore du pain sur la planche. Au politique de lui donner les moyens des ambitions tunisiennes.








