Le président tunisien ne semble pas disposé à faire de compromis avec ses opposants politiques. Mais l’UE peut contribuer à fixer des limites à son comportement en combinant aide financière et déclarations publiques.
La confrontation entre le président tunisien Kais Saied et ses opposants politiques s’envenime. Une épreuve de force qui intervient à un moment critique de l’évolution politique de la Tunisie, estime le Conseil européen des affaires étrangères, ajoutant qu’ « il n’y a aucune raison de penser que Saied envisage un véritable dialogue national ».Néanmoins, certains partis d’opposition pensent qu’ils ont maintenant l’occasion de pousser à des discussions politiques de fond. La période précédant le référendum prévu par Saied semble créer une fenêtre pour des négociations politiques inclusives avant que le gouvernement ne finalise une nouvelle constitution. La récente session parlementaire en ligne semble être une tentative de défier le président et ainsi le forcer à s’engager avec les députés.
Cette initiative intervient à un moment où la Tunisie est confrontée à une crise économique de plus en plus urgente. Après des années de faible croissance et de chômage élevé, de nombreux Tunisiens ont du mal à se procurer les produits de première nécessité. Ces difficultés n’ont fait que s’accentuer après la guerre de la Russie contre l’Ukraine, qui a fait augmenter les prix des céréales et du pétrole ; alors que le Ramadan commence, la Tunisie connaît des pénuries de pain et d’autres aliments essentiels. Le ratio dette/PIB de la Tunisie devrait atteindre 84 % cette année. Le gouvernement est souvent en retard dans le paiement des salaires du secteur public. Et Fitch’s a récemment abaissé la note de crédit de la Tunisie à CCC. De nombreux économistes estiment que le pays sera contraint de faire défaut sur ses dettes s’il ne parvient pas rapidement à un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Ces problèmes économiques placent Saied devant un choix difficile à faire entre un accord impopulaire avec le FMI et un effondrement financier.
Les négociations actuelles entre la Tunisie et le FMI ont commencé avant que Saied ne renvoie le gouvernement l’été dernier et se sont poursuivies sous la direction du premier ministre qu’il a nommé en octobre. Mais un accord nécessiterait probablement des mesures telles que des réductions de subventions et un gel des salaires dans le secteur public. La puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT) s’est déjà prononcée contre ces propositions de réforme et menace d’organiser une grève générale. L’UGTT appelle également à un dialogue national sur l’orientation politique de la Tunisie, qu’elle superviserait. (Le syndicat, avec d’autres groupes de la société civile, a mené un dialogue national pour éviter une crise politique en 2013).
« Plus isolé que jamais » !
Saied semble être plus isolé politiquement que jamais depuis sa prise de pouvoir initiale, fait observer le Conseil européen des affaires étrangères. Sa centralisation croissante du pouvoir et son refus de discuter avec les partis politiques ou les organisations de la société civile ont poussé certains groupes qui avaient auparavant réservé leur jugement sur ses actions, comme l’UGTT, à changer d’attitude. Il est peut-être obsédé par la réforme constitutionnelle, mais le public semble indifférent, à en juger par la faible participation à sa consultation en ligne.
Toutefois, Saied ne montre aucun signe de volonté de compromis avec ses adversaires politiques. Au contraire, s’appuyant sur le soutien du ministère de l’Intérieur et de ses forces de sécurité, il semble adopter une réponse répressive. Saied a décrit les politiciens qui ont voté contre lui lors de la session de l’assemblée virtuelle comme ayant planifié un coup d’État et conspiré contre la sécurité de l’État. Plusieurs d’entre eux ont déjà été interrogés par une unité antiterroriste.
Selon la constitution tunisienne, la dissolution du parlement doit être suivie d’une nouvelle élection parlementaire dans les 90 jours. Et les partis politiques tunisiens sont unis pour demander un tel vote. Cependant, Saied a déclaré qu’il n’organiserait pas de nouvelles élections avant le référendum constitutionnel prévu.
L’UGTT et d’autres organisations de la société civile pourraient obtenir l’accord de Saied pour une sorte de dialogue national, mais il n’est pas certain que ce processus inclue tous les partis politiques. Ces derniers jours, Saied a déclaré qu’il ne parlerait qu’aux partis qui ne sont pas responsables de la crise que traverse la Tunisie. Il est également loin d’être certain que les partis opposés à la feuille de route de Saied maintiendront l’unité qu’ils ont commencé à afficher.
Quel rôle pour l’UE ?
L’UE et ses États membres peuvent encourager la Tunisie à reprendre le chemin de la démocratie en indiquant clairement qu’ils n’approuveront un dialogue comme légitime que si toutes les forces politiques dominantes y participent, et que le pays doit organiser une élection avant de réviser la constitution. Les Européens devraient également indiquer clairement qu’ils considéreraient les tentatives de poursuite des députés pour conspiration contre la sécurité de l’État comme une grave violation de l’État de droit.
Si Saied continue à rejeter un processus politique inclusif, l’Europe et les autres partenaires extérieurs de la Tunisie seront confrontés à un choix : refuser l’aide ou s’opposer à un accord avec le FMI. Jusqu’à présent, les responsables européens se sont montrés réticents à conditionner la coopération avec la Tunisie à un retour aux normes démocratiques. La Commission européenne a récemment annoncé qu’elle prêterait 450 millions d’euros au gouvernement tunisien pour soutenir son budget. Une perte de l’aide financière européenne aggraverait les conditions de vie des Tunisiens, qui sont déjà difficiles.
Cependant, les partenaires de la Tunisie peuvent faire valoir qu’un soutien politique plus large aux politiques du gouvernement et un cadre légitime pour en débattre aideraient le pays à remplir les conditions d’un prêt du FMI. De cette manière, ils peuvent utiliser les négociations pour inciter Saeid à la responsabilité politique, même s’ils n’en font pas une condition préalable à un prêt. Ils peuvent également utiliser des déclarations publiques pour faire pression en faveur d’un retour à une politique représentative et pour mettre en garde contre toute nouvelle répression. La politique intérieure restera le principal facteur de l’évolution inquiétante de la Tunisie, mais ses partenaires internationaux peuvent contribuer à fixer des limites au comportement du gouvernement et l’encourager à adhérer aux principes démocratiques.








