« Après l’Afrique du Sud et le Kenya, le Japon peut faire de la Tunisie le troisième pilier de ses investissements sur le continent. La conférence sur le développement de l’Afrique, qui se tient ces 27 et 28 août à Tunis, est l’occasion de renforcer ce partenariat », rêvait Hédi Ben Abbes, président de la Chambre de commerce et d’industrie tuniso-japonaise (CCITJ), et ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères, sur les pages jaunes d’un magazine français.
« La Tunisie [Ndlr : Elle n’a pas participé aux 7 premières éditions du Ticad] envisage de présenter des projets d’investissement dans le secteur privé d’une valeur de 2,7 milliards de dollars », « 75% des projets qui vont être présentés à la partie japonaise concernent principalement le secteur de la médecine et de la pharmacie, celui de l’économie verte et bleue, ainsi que ceux de la digitalisation, de l’intelligence artificielle et les technologies spatiales, trois domaines qui mettent en évidence les richesses de la Tunisie, ses compétences et ses expertises élevées, et montrent également la capacité de l’économie nationale à suivre le rythme des évolutions et sa préparation à la mondialisation si les conditions appropriées sont réunies », déclarait tout aussi optimiste à la presse Nassef Belkhiria, SG de la même chambre.
- Investir en Tunisie est-il toujours aussi attrayant ?
On rappelle qu’il y a 56 pays africains, et la participation au Ticad est ouverte à tous. Dans un récent rapport sur l’indice africain de l’attractivité économique, fait par l’Institut Amadeus (Pdf), la Tunisie est classée 6ème sur l’indice global d’attractivité, après le Maroc en première place, l’Afrique du Sud, l’Egypte, l’île Maurice, et le Botswana. La Tunisie est 3ème après l’île Maurice, l’Afrique du Sud et le Botswana sur l’indice de productivité des facteurs. Elle est 15ème sur l’indice de potentiel et dynamique du marché domestique.
Dès février 2022, la Coface avertissait que « L’impasse politique et constitutionnelle risque de retarder ou d’affaiblir les réformes structurelles des entreprises d’État coûteuses et endettées. Le climat des affaires est en outre entravé par des grèves fréquentes. (…). La non-résolution de la crise politique se traduira par une baisse des IDE, ce qui accentuera la pression sur le dinar et sur les réserves de change ».
En février 2022, « Heritage Foundation » publiait la 28ème édition de son Rapport annuel sur l’indice de la liberté économique. « En Tunisie, il est à noter que la période de réalisation du rapport (2ème semestre 2020 et 1er semestre 2021) a coïncidé avec une accentuation de la crise économique associée à une crise pandémique. Cette situation a affaibli les finances publiques avec un niveau record de dette publique équivalent à 85,6% du PIB en 2021 et un déficit budgétaire sans précédent atteignant 9.7% du PIB en 2020 et 8,3% du PIB en 2021. Cette situation a affecté le classement de la Tunisie en 2022 pour se positionner au 128e rang avec un léger recul de son score estimé à 54.2 contre 56.6 en 2021. Ce score maintient la Tunisie dans les économies « principalement non libres », une catégorie dans laquelle elle figure depuis l’année 2009 alors qu’elle était classée dans la catégorie des économies « modérément libres » dans la plupart des rapports depuis 1995 ». C’est ce que rapporte l’ITCEQ (Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives (Pdf).
Un témoignage qui en dit long sur le « potentiel » dont dispose la Tunisie, encore instable politiquement et en véritable crise économique et financière, face à de nombreux pays africains comme le Rwanda (6,8 % de croissance en 2022), le Congo (6 %), ou le Bénin et l’île Maurice (5,9 %), dans une Ticad qui est loin d’être une réunion principalement de donateurs, comme c’était le cas du « Tunisia 2020 ».
Sans oublier que la seule entreprise présente dans le classement des 500 premières entreprises africaines selon le CA, est la Steg, classée 73ème par le magazine J.A, suivie par la STIR sept places plus loin, toutes deux entreprises publiques déficitaires. Et ce n’est qu’à la 157ème position qu’on trouvera Poulina, deuxième entreprise privée figurant dans ce classement.
- Le pâle souvenir du « Tunisia 2020 »
Les Tunisiens rêvent, et disent que le secteur privé tunisien va présenter aux investisseurs japonais une liste de 81 projets d’une valeur totale de 2,7 milliards de dollars, et 35 mille emplois. Ils rêvent, comme ils l’avaient fait lors de « Tunisia 2020 ».
« Il y a six ans, se tenait à Tunis la très prometteuse Conférence Internationale Tunisia 2020. Si l’on se référait à ses conclusions :
– La Tunisie serait aujourd’hui le plus important hub d’investissements dans la région.
– Les 14 régions les plus pauvres de Tunisie auraient dépassé les autres en termes de développement,
– Les dettes de la Tunisie seraient toutes épongées.
– Le plein emploi aurait été assuré.
– L’Afrique serait inondée de produits tunisiens », se rappelle cet éminent ancien haut cadre d’un patronat tunisien qui n’a pas fait sa mue, Ali Nakai. Et ce dernier de conclure, à juste titre, que ce ne sont que des « promesses… et on connaît la suite. Les tiroirs des Ministères seraient même vidés des documents encombrants de Tunisia 2020. Nous sommes en 2022. On accueille TICAD avec toujours plein d’attentes …et de promesses. Le Premier Ministre Japonais annonce d’ores et déjà l’annulation de sa visite et de sa participation à TICAD. Ça promet déjà ». Pourrait-on, pour autant parler d’un fiasco pour le 2020 ?
Cette réunion de donateurs-investisseurs a, en effet, d’abord rapporté une substantielle augmentation de l’aide bilatérale, et ensuite quelques projets. Certains titubent encore, comme celui de l’ancien « Dar-Naouar » à Gammarth. D’autres sont restés lettre morte, faute de suivi après le « 2020 » et de stabilité politique qui entrave les bras de toutes les Administrations.
Ce qui est sûr, selon une source proche du comité d’organisation du « Tunisia 2020 », c’est que le Ticad 8 ne fera jamais mieux. Notre source explique son pessimisme, d’abord par la retombée de l’enthousiasme international à aider un pays qui sombre dans la crise politique et dont l’image n’est plus aussi reluisante. Ensuite, cette crise ne contribue point à éclaircir les perspectives économiques pour les investisseurs. Et enfin, la concurrence rude de beaucoup de pays africains, autrement plus disposés à l’investissement étranger que la Tunisie. Wait and See, donc!








