L’été 2026 devait être celui de la délivrance. Barrages pleins, dessalement inauguré en fanfare, solaire branché sur le réseau. Six mois plus tard, l’eau et le courant se coupent quand même, et le spectacle est cocasse. La SONEDE désigne la STEG, la STEG désigne les climatiseurs, et les responsables qui pavoisaient au printemps ont disparu du générique.
– Le grand jeu du mistigri
Voyons d’abord la scène telle qu’elle se joue en direct. Le directeur régional de la SONEDE pour le Grand Tunis, Mounir Derridi, explique que les coupures d’eau tiennent pour l’essentiel aux coupures d’électricité, car sans courant, les stations de pompage s’arrêtent. Logique imparable. Le problème n’est pas chez lui, il est chez le voisin.
Le voisin ne se laisse pas faire. Le PDG de la STEG, Fayçal Trifa, accroche ses propres pannes au porte-parapluie de la climatisation. La consommation aux heures de pointe, entre 14 et 16 heures, atteint selon lui 5 000 mégawatts par jour, en hausse de 30% sur la normale. Traduction, si le courant saute, c’est le Tunisien qui a le front d’allumer son climatiseur en juillet, sous quarante degrés.
Sauf que, dans la même déclaration du 15 juillet, Trifa en dit plus qu’il ne voudrait. Il reconnaît que la STEG recourt au délestage préventif pour éviter le black-out, admettant donc que c’est bien elle qui coupe, volontairement, faute de capacité suffisante. Et il lâche un second aveu, l’approvisionnement en provenance d’Algérie était très faible et insuffisant, ce pays subissant la même canicule. Le voilà qui accuse le climatiseur d’une main et avoue la dépendance extérieure de l’autre.
On tient là une trouvaille de management public. Chacun reconnaît le problème, aucun ne le porte. L’eau accuse l’électricité, l’électricité accuse le citoyen et l’Algérie, et le citoyen accuse sa facture. Le mistigri tourne, mais personne ne perd, sauf l’usager qui n’a ni eau ni courant pour suivre le match.
– Ce qu’on nous promettait il y a six mois
Le sel de l’affaire, c’est la mémoire. Reprenons les déclarations officielles du premier semestre, toutes vérifiables, toutes enthousiastes.

Sur l’eau, le directeur général des barrages au ministère de l’Agriculture, Faiez Moslem, qualifiait la situation de « très rassurante » le 23 juin 2026, avec un taux de remplissage de 60% jugé suffisant pour l’été. La presse annonçait dès mai le premier été depuis des années sans restrictions généralisées. Le Cap-Bon frôlait 98%. La sécheresse était vaincue, sur le papier.
Sur le dessalement, le feu d’artifice fut plus spectaculaire encore. Le 18 juin 2026, le ministre de l’Agriculture Ezzedine Ben Cheikh inaugurait en personne la station de Sfax, financée par un prêt japonais d’environ 800 millions de dinars, pour 100 000 mètres cubes par jour. Sousse était annoncée pour le début de l’été par le PDG de la Sonede Abdelhamid Mnaja. Avec Zarat, en service depuis fin 2024, et Djerba depuis 2018, cela portait à trois les stations opérationnelles, Sousse restant une promesse de calendrier. La production nationale devait atteindre 370 000 mètres cubes par jour, environ 15% des besoins. On nous vendait la fin des coupures estivales.
Sur l’électricité enfin, le même Fayçal Trifa, qui invoque aujourd’hui les climatiseurs, inaugurait en décembre 2025 la plus grande centrale solaire du pays à Kairouan, présentée comme un allègement du réseau avec plus de 100 mégawatts. Suivirent Tozeur et Sidi Bouzid, 60 mégawatts chacune, en avril 2026. Fatma Thabet Chiboub, alors ministre de l’Industrie, lançait même, sans rire, une formule restée dans les annales. « Imaginez un jour sans électricité, impossible ! ». On l’imagine très bien, madame la ministre !
– L’addition des promesses, la soustraction des faits
Mettons les chiffres bout à bout. Des barrages à 60%, trois stations de dessalement en service, plus de 220 mégawatts solaires ajoutés en quatre mois. Et pourtant, l’eau se coupe et le courant saute. Comment est-ce possible ?
La réponse est gênante. Un barrage plein ne sert à rien si la pompe s’arrête faute de courant. Une station inaugurée n’est pas une station à plein débit, entre le ruban coupé et la capacité nominale, il y a des mois de montée en charge. Quant au solaire, l’argument se retourne. La pointe décrite par Trifa est à 14-16 heures, en plein après-midi, quand les panneaux produisent le plus. Si le réseau lâche à ce moment précis, malgré 220 mégawatts solaires disponibles, ce n’est pas le soleil qui manque, c’est la capacité du réseau à absorber et distribuer la pointe. Le solaire ne pèse d’ailleurs qu’entre 4 et 9% du mix, loin des 35% visés pour 2035.
Les inaugurations étaient réelles, mais les capacités annoncées étaient des capacités de brochure. La communication a couru plus vite que le béton et les câbles.
– Le seul chiffre qui ne ment pas
Reste une statistique que personne ne met en avant. Le dessalement coûte environ trois dinars le mètre cube, trois fois le prix de l’eau des barrages, quand la Sonede la facturerait 200 millimes et creuse un déficit qui dépasserait 860 millions de dinars. Et pendant que la STEG accuse les ventilateurs, l’ARP votait le 14 juillet deux garanties de prêts de la Banque mondiale destinés précisément à réparer l’efficacité et la gouvernance du secteur énergétique. Aveu silencieux, si le réseau tenait, on n’emprunterait pas dans l’urgence pour le rénover.
La sécheresse hydrique a peut-être reculé. La sécheresse des explications bat son plein.








