Ceux qui ont assisté au discours de BCE (Béji Caïed Essebssi) à l’occasion du 20 mars et ceux qui l’ont suivi sur les chaînes de télévision, ont certainement remarqué qu’il a été à maintes reprises, salué par des applaudissements et parfois même accueilli par des éclats de rire. Il faut dire que le vieux «Bajbouj» avait ce jour-là une pêche d’enfer jusqu’à ressembler plus à un conteur qu’à un chef d’Etat prononçant un long et fastidieux discours ponctué de témoignages personnels sur l’indépendance de la Tunisie.
Tout le monde applaudissait, ou presque. En effet, Rached Ghannouchi gardait chaque fois les mains croisées sur ses jambes, esquissait une grimace sur son visage dont le regard perçait au dessus des lunettes. Un peu plus loin, c’est Moncef Marzouki, les bras croisés, impassible, le visage sans expression. Plus tard, il quittera le Palais dans une vieille BMW escortée de deux grosses voitures pleines de policiers cagoulés et un motard qui leur ouvrait la route.
Il faut noter que le discours en était en fait deux. Le premier est celui, écrit et édité sous forme d’opuscule distribué à la sortie. Le second est celui qui a été prononcé effectivement par le chef de l’Etat. Les deux avaient le même sens, mais non la même essence. Un discours, raconté et qui choisit de bousculer l’écrit. Ce dernier, plus politiquement correct, devait commencer par l’actualité de l’attaque du Bardo. BCE, transformé ce jour-là en Bajbouj, décide de commencer par un retour aux sources, l’histoire de l’Indépendance en s’adressant la jeunesse tunisienne, «celle qui sera appelée à reprendre le flambeau» disait-il.
Dans un texte officiel (distribué à la fin du discours), plus conformiste que celui improvisé et bardé de «bajboujiades», ces anecdotes et citations fortement applaudies, l’ancien second premier ministre de la Révolution qui avait pris la décision de l’interdiction de voyager pour les hommes d’affaires et celle aussi et surtout de la confiscation, a ainsi parlé d’une «réconciliation nationale qui garantit le droit de tous et ouvre la voie à la contribution sérieuse à l’édification grâce à la levée de tous les obstacles devant les hommes d’affaires concernés, afin qu’ils reprennent leurs activités après les accords nécessaires et l’arbitrage des juristes (…) parce que la réconciliation économique est une composante vitale de la réconciliation nationale globale».
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BCE savait qu’il évoquait là, un problème, épineux et pas encore objet d’entente nationale. Il comptera cependant sur sa dextérité politique et son talent de tribun, pour faire passer des messages qu’il sait, alors qu’il est désormais le locataire du palais de Carthage, nécessaires. «Je vais aborder un sujet, bien qu’il ne fasse pas l’unanimité. J’en parle, car mon devoir n’est pas de plaire à tout le monde ou de lustrer mon image, mais de dire la vérité. Je veux que le peuple soit mis au courant et qu’il comprenne et s’il est d’accord dans sa majorité, nous y irons tous ensemble et la main de Dieu sera avec la majorité, non avec le consensus».
La formule de l’accord du peuple dans sa majorité, ainsi que la boutade de «la main Dieu sera avec la majorité et non avec le consensus», laissait entendre que le chef de l’Etat préparerait peut-être un artifice juridique qui lui permettrait de concrétiser cette réconciliation économique malgré les divergences de vues des différentes composantes de la scène politique tunisienne. Interrogé à ce sujet, le constitutionnaliste Kais Saïed a exclu que le chef de l’Etat puisse procéder par référendum, comme le laisserait entendre son discours, mais plutôt par une loi qui pourra être votée par la majorité. L’intérêt d’Ennahdha à faire passer cette loi, dont elle sera l’un des plus importants bénéficiaires, donnera certainement à ce projet de loi toutes ses chances.
Dans le discours, en mode improvisé, qu’il a fait, BCE a été quelque peu plus direct, mais à sa manière qui dit tout sans rien dire. Il a ainsi apostrophé ses hôtes dans la grande salle des réceptions, à propos des hommes d’affaires, en leur lançant «quel intérêt avons-nous à les maintenir ainsi, alors qu’on aurait pu les engager dans des actions d’investissement dans les régions ?
Introduite ainsi par BCE, la notion de réconciliation économique est une nouveauté dans le discours politique tunisien. Elle rappelle cependant, fortement, celle de la «justice transactionnelle», introduite après la révolution et rejetée par les politiciens de la place. En évoquant cependant la notion d’ «accords nécessaires » et «l’arbitrage des juristes», BCE parle bien de justice transactionnelle, celle qui se fait sur la base d’une transaction « Win-Win» avec les hommes d’affaires. Des accords encadrés cependant par la justice. C’est, manifestement, sous cette forme que se fera la réconciliation avec les hommes d’affaires et qu’ils pourront retrouver leur liberté de voyager. BCE a ainsi osé poser publiquement le problème dont il est certes la cause. Le chef du gouvernement le suivra-t-il en présentant un projet de loi dans ce sens à l’ARP ?
Khaled Boumiza










