AccueilLa UNEBaromètre EY 2026 : Une résilience réelle, mais des angles morts persistants

Baromètre EY 2026 : Une résilience réelle, mais des angles morts persistants

Ernst & Young (EY) Tunisie vient de publier la onzième édition de son baromètre annuel des entreprises. L’enquête a été conduite entre janvier et mars 2026 auprès de 278 dirigeants issus de secteurs variés, allant de l’industrie aux services financiers en passant par les technologies de l’information et de la communication (TIC). Le sous-titre choisi « Réalisme prudent, résilience affirmée » résume bien l’état d’esprit dominant. Il reflète aussi, involontairement, les limites d’une lecture qui reste en surface d’une transformation structurelle que le pays n’a pas encore amorcée.

–          Un optimisme qui progresse, sans base solide

La tendance la plus frappante de cette édition est l’amélioration continue de la perception de la situation politique. En 2023, 88% des dirigeants jugeaient la situation politique mauvaise ou plutôt mauvaise. En 2026, ce taux tombe à 60%, soit un recul de 28 points en trois ans. Sur le plan économique et social, la proportion de pessimistes recule de 96% à 76% sur la même période. Ce sont des évolutions significatives que le rapport présente avec une certaine satisfaction.

Il convient cependant de les relativiser. Une lecture plus critique révèle que ce regain d’optimisme ne repose pas sur une amélioration structurelle de l’économie tunisienne. Le produit intérieur brut (PIB) n’a progressé que de 2,5% en 2025, un niveau insuffisant pour absorber le chômage et financer les services publics. L’inflation a certes reculé de 6% à 4,9%, mais le déficit commercial atteint près de 22 milliards de dinars et la dette publique dépasse 80% du PIB. Ce sont des fragilités que le rapport mentionne, en note de bas de page en quelque sorte, sans en tirer les conséquences analytiques qui s’imposent. L’amélioration du moral des dirigeants ressemble davantage à une adaptation psychologique à une situation dégradée qu’à un signal de redressement économique réel.

–          La fiscalité, nouvelle première préoccupation : un signal d’alarme sous-estimé

Pour la première fois depuis la création du baromètre, la pression fiscale s’impose comme la préoccupation numéro un des dirigeants, devançant la dégradation de la situation économique. Ce renversement n’est pas anodin. Il traduit l’impact des mesures introduites par la loi de finances 2026, notamment l’extension de la facturation électronique obligatoire et l’instauration d’un impôt sur la fortune.

Le rapport enregistre ce fait mais s’abstient d’en analyser la portée. Or ce déplacement mérite attention. Quand la fiscalité supplante la conjoncture économique comme préoccupation principale, cela signifie que les entreprises perçoivent désormais l’État moins comme un partenaire de croissance que comme une contrainte supplémentaire. La récurrence de ce trio de tête depuis plusieurs années, fiscalité, efficacité administrative et environnement économique, est d’ailleurs la preuve que les réformes structurelles attendues par les dirigeants ne se matérialisent pas. Le baromètre le constate chaque année avec la même formule, sans que la situation évolue.

–          Des performances commerciales en progrès, mais une fracture selon la taille

Sur le plan commercial, 52% des entreprises déclarent avoir amélioré leur chiffre d’affaires en 2025, contre 47% l’année précédente. C’est une progression réelle, portée essentiellement par les services financiers et certaines branches de l’industrie manufacturière. Le rapport met cependant en évidence, avec honnêteté, que les plus petites entreprises restent les plus exposées au risque de disparition. Ce point mérite d’être souligné avec plus de force. Quand 48% des dirigeants estiment que leur activité pourrait être menacée en moins de deux ans si la conjoncture ne s’améliore pas, l’idée d’une résilience « affirmée » doit être nuancée. La résilience est réelle chez les grandes entreprises aguerries. Elle est beaucoup plus fragile chez les PME (petites et moyennes entreprises), qui constituent pourtant l’essentiel du tissu économique tunisien.

–          Des investissements en mode survie

Les intentions d’investissement pour 2026 confirment cette lecture. La majorité des dirigeants, soit 51%, prévoient de maintenir leur niveau d’investissement actuel. Seulement 31% envisagent de l’accroître. Les projets prioritaires sont la réduction des coûts (35%), la recherche de partenariats à l’international (25%) et le renforcement des fonds propres (14%). Ce sont là des stratégies de préservation, non de développement. On investit pour tenir, pas pour croître. Le fait que la diversification vers de nouveaux marchés géographiques reste le premier levier de croissance envisagé depuis trois ans consécutifs traduit une forme de méfiance persistante envers le marché intérieur tunisien.

–          L’intelligence artificielle : beaucoup de curiosité, peu d’engagement

Le focus consacré à l’intelligence artificielle (IA) est la partie la plus révélatrice du rapport, dans le bon sens du terme. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Seuls 10% des entreprises tunisiennes ont intégré l’IA de manière structurée dans leur stratégie, et 16% l’ont déployée opérationnellement sur certains processus. À titre de comparaison, l’enquête mondiale d’EY montre que 72% des grandes entreprises dans le monde ont déjà adopté l’IA à large échelle. L’écart est abyssal.

Les deux principaux freins identifiés sont le manque de compétences internes (20%) et les contraintes budgétaires (18%). Ces obstacles renvoient à des déficits structurels que l’entreprise seule ne peut résoudre : absence d’une politique nationale de formation aux métiers du numérique, insuffisance de l’écosystème de financement de l’innovation, et manque d’un cadre réglementaire clair pour l’IA. Sur ce dernier point, 73% des entreprises n’ont aucun cadre de gouvernance IA en place ou restent en phase de simple réflexion. Cela signifie que même les entreprises qui expérimentent l’IA le font sans garde-fous éthiques ni organisationnels. Ce n’est pas rassurant.

–          Ce que le baromètre ne dit pas

Toute lecture honnête d’un document de ce type impose d’en signaler les limites méthodologiques. L’échantillon de 278 répondants, majoritairement des entreprises 100% tunisiennes (68%) et à prédominance de petites structures (47% réalisent moins de 50 millions de dinars de chiffre d’affaires), n’est pas forcément représentatif du secteur formel dans son ensemble. Par ailleurs, le fait que l’enquête se soit déroulée en pleine période de déclenchement d’un conflit au Moyen-Orient, comme le rapport le souligne lui-même, introduit un biais dont l’ampleur est impossible à mesurer.

Plus fondamentalement, le baromètre EY mesure des perceptions, non des réalités économiques. Or les perceptions peuvent diverger sensiblement de la réalité. Un dirigeant qui s’est adapté à une situation difficile peut la percevoir comme améliorée sans que les indicateurs objectifs l’aient réellement confirmé. La progression de l’optimisme depuis 2023 pourrait ainsi être en partie le reflet d’une habituation progressive à la contrainte plutôt que d’un retournement de tendance.

–          Un outil utile, à condition de l’interroger

Ce baromètre reste un document précieux. Il est bien construit, honnête dans ses données, et il documente avec régularité des tendances que peu d’autres sources agrègent. Mais il gagnerait à davantage confronter les perceptions aux indicateurs macroéconomiques, à donner plus de place à la voix des PME, et à poser des questions plus inconfortables sur les raisons profondes pour lesquelles les mêmes préoccupations reviennent, édition après édition, sans que les réformes attendues se concrétisent. La résilience des entreprises tunisiennes est réelle. Elle ne devrait pas servir d’alibi à l’immobilisme.

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