AccueilLa UNECrise du Golfe et économie tunisienne : tirer parti de l’expérience passée

Crise du Golfe et économie tunisienne : tirer parti de l’expérience passée

Sadok Rouai

Dans un contexte géopolitique mondial de plus en plus instable, la récente escalade des tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël, marquée par des frappes militaires, des opérations de représailles et des risques de perturbations du commerce pétrolier via le détroit d’Ormuz, a suscité des inquiétudes pour les économies ouvertes et dépendantes du commerce international. Cette crise, dont l’issue et la durée sont encore incertaines et qui a déjà provoqué des fluctuations sur les marchés mondiaux de l’énergie et des préoccupations sur la stabilité régionale, rappelle que les chocs externes peuvent avoir des effets profonds sur des économies éloignées du foyer militaire.

  • Tirer leçons de l’histoire récente

La Tunisie elle-même a vécu une situation analogue au début des années 1990 : la guerre du Golfe et le conflit régional qui s’en est suivi en 1990-1991 ont provoqué un choc externe significatif pour son économie, affectant le tourisme, les exportations et les flux financiers, et nécessitant une réponse macroéconomique rapide et rigoureuse.

Cette expérience historique peut servir d’éclairage sur la manière de gérer de telles crises, en montrant comment une économie ouverte et vulnérable aux chocs externes peut préserver sa stabilité macroéconomique grâce à une réponse rapide, disciplinée et cohérente des politiques publiques.

La crise régionale déclenchée en août 1990 par l’invasion du Koweït et la guerre qui s’ensuivit jusqu’au début de 1991 a constitué un choc externe brutal pour l’ensemble des économies de la région méditerranéenne et moyen-orientale. Pour la Tunisie, pays fortement intégré aux flux touristiques, commerciaux et financiers, cet épisode – concentré sur quelques mois mais aux répercussions économiques étalées sur 1990 et 1991 – a interrompu une phase de redressement macroéconomique engagée depuis le milieu des années 1980.

Au début des années 1980, la Tunisie avait connu d’importants déséquilibres internes et externes. La dégradation des comptes publics et l’ampleur du déficit courant avaient conduit les autorités à engager, à partir de 1986, un programme d’ajustement structurel d’envergure. Soutenues par le Septième Plan de Développement et par le Programme d’Ajustement Structurel (PAS) avec le Fonds Monétaire International (FMI), ces réformes ont permis un rétablissement rapide des équilibres externes : le déficit de la balance courante, qui atteignait une moyenne de 8.5 % du PIB entre 1981 et 1986, a été ramené à 1 % dès 1987. Ce redressement traduisait un effort d’assainissement budgétaire, une meilleure maîtrise de la demande intérieure et un renforcement progressif de la compétitivité.

À la veille de la crise, l’économie tunisienne était engagée dans une phase de reprise soutenue. En 1990, la croissance des investissements était particulièrement soutenue, traduisant un regain de confiance et une dynamique d’expansion marquée de l’économie. Toutefois, des signes de surchauffe commençaient à apparaître dès la fin de cette année : la demande intérieure devenait excessive et exerçait une pression croissante sur les comptes extérieurs. Ainsi, avant même le déclenchement des hostilités, l’économie présentait déjà une certaine vulnérabilité du côté de la balance des paiements.

  • Les bons réflexes d’une ancienne Tunisie

Dans ce contexte, la Tunisie entretenait des relations étroites et structurées avec le FMI. À la suite d’un accord de confirmation réussi, la Tunisie a conclu en 1988 un accord élargi avec le Fonds, devenant le premier pays à recourir à cette facilité après sa réactivation. Les autorités ont toutefois privilégié une approche prudente, considérant l’instrument comme une ligne de précaution plutôt qu’un financement immédiat. Elles ont même demandé une réduction volontaire de l’accès, afin de limiter le recours effectif aux ressources disponibles, ce qui traduisait la solidité relative de la situation macroéconomique et la crédibilité des réformes engagées. Jusqu’au début de 1991, aucun tirage n’a été effectué. Ce n’est qu’avec la crise du Golfe, face à un choc externe affectant le tourisme, les exportations et les transferts, que la Tunisie a mobilisé les fonds. L’accord a ensuite été prolongé et réajusté, illustrant une gestion flexible et responsable, adaptée aux circonstances.

Cette flexibilité s’est avérée particulièrement utile face aux répercussions du conflit régional sur l’économie tunisienne : effondrement des recettes touristiques, contraction des exportations vers le Moyen-Orient et baisse des transferts des travailleurs expatriés. Pour 1991, la croissance réelle du PIB, initialement prévue à 4,5 %, a été révisée à zéro en raison du ralentissement économique global lié à la guerre. Le choc a également pesé lourdement sur les finances publiques. Face à une perte de revenus estimée à 1,7 % du PIB, les autorités ont néanmoins réussi à limiter le déficit budgétaire consolidé à 3,4 % du PIB en 1991, contre 4,0 % en 1990, traduisant un effort d’ajustement significatif en période de crise.

La balance des paiements a subi une détérioration marquée. La perte nette de recettes en devises a été estimée à environ 5 % du PIB. Le déficit de la balance courante a atteint 5,6 % du PIB, alors que l’objectif initial était de 3,1 %. Parallèlement, la position extérieure s’est affaiblie, les réserves internationales brutes étant projetées à seulement 1,5 mois d’importations à la fin de 1991, un niveau critique limitant fortement les marges de manœuvre.

  • La réponse avait alors été rapide !

La réponse des autorités a été rapide et structurée. Une loi de finances complémentaire adoptée en mars 1991 a introduit un ensemble de mesures représentant 1,8 % du PIB. Ce paquet comprenait des hausses de taxes indirectes sur l’alcool, le tabac et les produits pétroliers, une surtaxe sur les revenus des particuliers et des sociétés, ainsi qu’une réduction des dépenses de capital et de la masse salariale. L’objectif était de compenser la perte de recettes et de préserver la soutenabilité budgétaire sans compromettre la stabilité macroéconomique.

Sur le plan monétaire, la Banque centrale a adopté une orientation restrictive en limitant la croissance de la masse monétaire à 5,5 % en 1991, afin de contenir l’inflation, estimée à 7 %, et de réduire les pressions sur la balance des paiements. En matière de change, les autorités ont maintenu un système de flottement dirigé, visant à préserver la valeur réelle du dinar à son niveau de fin 1990 pour soutenir la compétitivité des exportations. Par ailleurs, malgré les tensions externes, la Tunisie a poursuivi la libéralisation commerciale, portant la part des importations libres de restrictions quantitatives à 80 % en 1991, confirmant son engagement en faveur de l’ouverture économique.

Après la fin des hostilités, la Tunisie a obtenu une prolongation de 12 mois de son accord avec le FMI, désormais courant jusqu’en juillet 1992. Les perspectives à moyen terme restaient relativement favorables, avec une reprise attendue des exportations non énergétiques, projetées en hausse de 18 % en 1992. Le pays a également mobilisé des financements concessionnels supplémentaires auprès de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement afin de compenser la diminution des financements en provenance des pays du Golfe.

En conclusion, l’épisode de 1990-1991 illustre une capacité de réaction rapide et disciplinée face à un choc externe majeur. Les autorités avaient alors agi sans délai, combinant ajustement budgétaire, resserrement monétaire et coordination étroite avec le FMI et les bailleurs internationaux. Cette rigueur et cette cohérence avaient permis de préserver la stabilité macroéconomique malgré la chute des recettes en devises et la forte pression sur les réserves.

  • Et maintenant, que va-t-elle faire ?

À la différence de cette période, la situation actuelle se caractérise malheureusement par un gel des relations avec le FMI, un affaiblissement du soutien des bailleurs bilatéraux et des conditions extrêmement restreintes sur les marchés financiers internationaux. S’y ajoute surtout le refus d’engager des réformes structurelles profondes, alors que la Tunisie ne dispose d’aucune marge budgétaire, fait face à une dette publique insoutenable et subit des pressions sur son niveau de réserves. La maîtrise des dépenses budgétaires – notamment la masse salariale, le soutien aux entreprises publiques déficitaires et la réduction progressive des subventions énergétiques – reste un chantier critique, où le courage politique nécessaire fait cruellement défaut.

Dans un contexte de nouvelles tensions régionales susceptibles de provoquer des chocs comparables à ceux du début des années 1990, la question centrale est désormais de savoir si les autorités actuelles seront capables de réagir avec la même rapidité, discipline et crédibilité qui avaient caractérisé la gestion des responsables de 19901991.

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