Improbable voire impensable il y a peu de temps, une rencontre entre le président de la République, Béji Caïd Essebsi, et le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a bien réuni les deux hommes. Elle a eu lieu mardi dernier, a confirmé, en toute primeur, et le plus officiellement du monde le président du conseil de la Choura, Abdelkrim Harouni qui a précisé que ces retrouvailles ont vocation à « servir l’intérêt supérieur du pays »
Un propos lapidaire qui donne toute la mesure du ressort sibyllin des relations entre les deux hommes dont la trajectoire a régulièrement été entachée de remous et de remises en cause que le parti islamiste s’est toujours interdit de reconnaître ni même d’en prendre acte. Son chef, Rached Ghannouchi, s’est, cependant, quelque peu épanché sur le sujet en affirmant qu’ « il n’y a pas de rupture entre les parties au pouvoir, dans la mesure où il n’y a aucune autre alternative à la politique de consensus imposée par la loi électorale qui représente un acquis de la démocratie », sans se garder de décréter que « la démocratie consensuelle met fin au monopole du pouvoir ».
Qatar, amiable compositeur !
Mais les ténors d’Ennahdha, qui se sont exprimés sur cette entrevue qui a eu lieu au palais de Carthage, dans le secret le plus absolu à la demande de Ghannouchi, ont obstinément mis sous le boisseau la chronique de ces retrouvailles, et en premier lieu, l’identité de son parrain, car il en fallait un. Et c’est le site « Middle East Eye » (MEE) qui a vendu la mèche en révélant sur la foi d’une « source tunisienne proche des discussions, qui a requis l’anonymat en raison de la sensibilité du sujet » que le tête-à tête était le résultat des efforts de médiation du Qatar lancés le mois dernier par son Emir, cheikh Tamim bin Hamad al-Thani. La même source ajoute que Ghannouchi et Hafedh Caïd Esebsi, le fils du président de la République qui dirige le parti politique Nidaa Tounes, fondé par son père, ont tenu à Doha une réunion à laquelle assistait l’émir afin de désamorcer la crise politique entre les deux plus grands partis tunisiens.
Une « manœuvre politique « de Nidaâ
Par-delà cette péripétie qui n’a rien d’anecdotique, et malgré les avertissements sur une possible conjuration contre Ennahdha et ses alliés, des analystes étrangers, cités par MEE , ont minimisé l’importance de la crise actuelle et la considèrent comme une simple « manœuvre politique » de Nidaa Tounes avant les élections de 2019.
Anthony Dworkin, haut responsable politique du Conseil européen des relations extérieures, a déclaré à Middle East Eye, à l’issue d’une récente visite en Tunisie, que la situation « semblait moins grave et moins menaçante » qu’en 2013, qui avait connu des niveaux relativement élevés de violence, d’assassinats et de manifestations de rue. Il a estimé que la position anti-Ennahdha du président de la République était « une manœuvre politique étroite plutôt qu’une scission fondamentale dans l’échiquier politique ».
De même, Sharan Grewal, chercheuse au Centre pour la politique du Moyen-Orient à Brookings, citée par MEE, a déclaré que les positions hostiles à Ennahdha prises par BCE sont, en fait « des représailles contre le soutien apporté par Ennahdha au chef du gouvernement, Youssef Chahed , mais aussi « une tactique électorale importante ».
« Amplifier cette affaire est un moyen pour Nidaa Tounes de repolariser les Tunisiens dans les camps d’Ennahdha et anti-Ennahdha, ainsi que pour lui permettre de récupérer le contrôle des forces anti-Ennahdha avant les élections de 2019 », a-t-il déclaré à MEE qui se demande si la reprise des pourparlers entre BCE et Ghannouchi va amener ce dernier à changer de position vis-à-vis de Chahed.
Ghannouchi « fait la part des choses »
Une première esquisse de réponse à cette interrogation a été dessinée par Rached Ghannouchi lui-même qui a réaffirmé l’attachement de son parti au partenariat et au consensus avec le président de la République, « mais aussi avec le chef du gouvernement, et ce sur la base des prérogatives et des attributions assignées à chacun ». » Nous évitons toute interférence dans les dossiers qui relèvent du ressort de la présidence de la République, dont les Affaires étrangères et la Défense et nous faisons de même avec les dossiers qui sont du ressort de la présidence du gouvernement, en l’occurrence les dossiers de la politique économique et sociale « , a-t-il ajouté. » Nous faisons la part des choses à ce sujet « , a-t-il tenu à préciser.
« Jusque-là, il n’y a aucun contrat de partenariat entre Ennahdha et le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a-t-il aussi tenu à préciser. « Un futur partenariat nécessite des préparatifs, ce qui n’est pas le cas jusqu’à maintenant « , a-t-il argué pour assurer ensuite que « le gouvernement va vaquer à ses missions jusqu’aux prochaines élections « . » Il n’y a plus de temps pour former un nouveau gouvernement « , a-t-il dit, reconnaissant que « chaque citoyen à le droit de faire de la politique, mais nous sommes dans une situation exceptionnelle où le gouvernement doit se consacrer exclusivement à ses tâches ».








