Les partis ont commencé leurs grandes manœuvres, juste après le rejet par l’ANC de l’article 167 de la loi électorale sur l’exclusion politique. Ces manœuvres ont pour but de susciter des changements sur la scène publique et de créer de nouvelles réalités sur le terrain. Ce qui est visé, c’est la configuration qui a émergé depuis fin 2012, plaçant Nidaa Tounès et Ennahdha en tête de tous les sondages ,talonnés, d’assez loin , il est vrai , par le Front populaire et instituant une sorte d’hiérarchie dont d’autres formations et personnalités politiques ne s’accommodent plus, à l’approche du scrutin.
Les deux principales forces sont en butte à de sérieuses difficultés. Ennahdha affronte deux dissidences à la fois , celle de Riadh Chiîbi qui s’apprête à créer sa propre formation grignotant sur la base de son ancien parti, en véhiculant un discours radical dans lequel peuvent se reconnaître des milliers de cadres moyens qui n’ont rien reçu des deux gouvernements de la troïka , et qui restent convaincus que les solutions doivent être cherchées dans un Islam pur et dur. Sur un autre plan, Hamadi Jébali se pose déjà en alternative, prônant, à contresens de son cursus politique, pour la décennie à venir, un consensus national qui transcende les clivages partisans. Or l’esprit partisan qui est le point fort d’Ennahdha, Hamadi Jébali, veut le sacrifier au premier tournant parce qu’il n’est, à ses yeux, qu’un carcan qui bloque les initiatives d’unité du peuple et leste l’élan créatif des forces vives du pays. D’ailleurs, le rejet de la démission de Jébali par Rached Ghannouchi donne une idée sur la gêne ressentie par Ennahdha au sujet de cette initiative . Nidaa Tounès, lui, fait face aux feux croisés d’une fronde interne animée par l’aile gauche du parti visant Hafedh Caïd Essebsi , fils du leader et des tentatives d’étouffement de Béji Caïd Essebsi (BCE) lui-même de l’extérieur, en le présentant comme un ennemi de la démocratie et de la liberté d’expression, après avoir taxé son parti de refuge pour les hommes de Ben Ali . Le Front Populaire est placé, lui, face à un défi d’une autre nature. Aucune disposition défendue par le Front Populaire dans la loi électorale n’est passée. Ni la disposition ayant trait au seuil des voix, ni celle se rapportant au financement ultérieur de la campagne électorale , ou encore l’aggravation des sanctions s’agissant des délits liés au scrutin, n’ont été adoptées .Et la disposition relative au seuil des voix est de nature, selon l’avis des techniciens du vote , à priver le Front populaire de son statut de troisième force politique, qui sera l’élément incontournable dans le jeu des alliances futures au parlement et à l’exécutif issus du prochain scrutin.
Cette réalité instaurée depuis fin 2012, après la création presque simultanée de Nidaa Tounès et du Front populaire et avec les premiers signes du démantèlement de la troïka, a acquis sa légitimité et s’est affermie par les luttes qui ont suivi les assassinats des deux leaders du Front Populaires Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, et accompagné l’explosion de la violence politique et du terrorisme. Et si cette réalité conforte Nidaa Tounes et le Front Populaire, elle ferme l’horizon aux autres formations politiques essentiellement Al Joumhouri, Attakattol et l’Alliance Démocratique qui se voient mieux placées pour jouer, à l’avenir, un rôle de premier plan.
Ces trois partis réputés centristes et qui ont beaucoup fait par le passé pour barrer la route à la violence sur la scène politique et combattu l’hégémonie d’Ennahdha , ont renié , ces derniers temps , leurs choix modérés, en optant pour l’exclusion politique dans la loi électorale et en faisant du dossier de la visite Juifs porteurs de passeports israéliens un cheval de bataille allant jusqu’à menacer de destitution les ministres du tourisme et de la sécurité .
Cette attitude qui ne peut être justifiée ni par l’itinéraire des leaders de ces partis, ni par le positionnement qui est le leur dans l’échiquier politique national, ne peut s’expliquer que par les ambitions présidentielles des uns et des autres, et par la conviction acquise de leur part que l’horizon, aujourd’hui cadenassé, ne peut se déverrouiller que si une recomposition de la scène politique était effectuée.
Or, si on comprend les motivations de Ahmed Najib Chebbi , Mohamed Hamdi et Mustapha Ben Jaâfar dans leurs démarches respectives pour se porter candidats aux présidentielles , et les moyens même peu orthodoxes utilisés pour y parvenir , il nous est difficile de saisir la logique qui a été derrière l’apparition inopinée de Aziz Krichène vendredi pour s’inscrire, de l’avis de plusieurs observateurs, dans le challenge présidentiel . Deux points faibles ont d’ailleurs ponctué sa prestation inaugurale, d’abord, il n’a le soutien d’aucun parti, et ensuite les attaques si systématiques puissent-elles être contre Moncef Marzouki ne peuvent servir de levier pour les prochaines présidentielles.
La recomposition de la scène politique est donc à l’ordre du jour, depuis jeudi 1er mai, mais elle se fera, en priorité, à l’initiative des présidentiables et par les formations qui leurs sont acquises. Le parti Ennahdha qui a toujours crié sur tous les toits qu’il n’est intéressé, à l’avenir, que par une seule des trois présidences, excluant le palais de Carthage , est , aujourd’hui, l’objet de toutes les attentions, étant convaincu qu’à terme, le mot de la fin sur le choix du Président de la République lui reviendra autant que ceux du Parlement et du gouvernement .
Aboussaoud Hmidi








