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Guerre en Ukraine et frappes économiques en Tunisie. L’IACE dit ce qu’il faut faire

« Ça y est, c’est la fin du Covid. C’est Ouf, et on se dit qu’est-ce qui peut nous arriver de plus. Et c’est Poutine qui dit, moi j’ai une idée : Fini le masque, maintenant c’est le casque. Fini Pcr, maintenant c’est nucléaire. Peut-être que dans deux semaines on dira … Ah le Covid, c’était le bon temps. Masque et test Pcr, vous nous manquez », disait récemment l’humoriste français Kev Adams.

Dans un « Policy Paper », l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises en rigole moins. Il rappelle que la guerre est aujourd’hui aux portes de l’Europe occidentale. Cette guerre aura des conséquences certaines, quoique difficiles à chiffrer avec précision sur l’économie mondiale.

Les impacts commencent déjà à se faire sentir un peu partout dans le monde et il ne faudrait pas négliger les effets à moyen terme car quelle que soit l’issue de cette guerre, il faudra compter avec la probable destruction de nombreuses infrastructures en Ukraine et l’effet prolongé des sanctions contre la Russie.

Les analystes ne prévoient pas de baisse du prix sur les 6 prochains mois et évoquent même un baril à 175 dollars au mois de juin et 195 dollars en décembre, (Agence des Prévisions Economiques). La Banque Centrale Européenne tablait sur une croissance de 4,2% pour la zone euro en 2022, prévisions qui seront certainement revues à la baisse. Philip Lane, Chef Economiste de la BCE, prévoit dans son scénario principal un ralentissement de 0,3 à 0,4% et de 1% dans son scénario pessimiste.

La zone euro filerait donc droit vers un ralentissement de la croissance, couplé à une inflation forte (inflation qui a atteint le taux inédit de 5,8% en février dernier, contre 3,5% prévu initialement pour l’année 2022).

–          +1,3 Milliard DT, en charge de compensation 

La Tunisie fait partie des pays vulnérables, du fait des faibles capacités de stockage et des difficultés budgétaires qu’elle traverse, sans compter que le pays fait face à une vague de sécheresse qui se prolonge depuis 3 ans et qui affecte sa production agricole.

Le cours du blé tendre a bondi à 345 euros la tonne et 400 euros la tonne pour le blé dur cette semaine. La Tunisie est fortement dépendante en matière de céréales, important 84% de ses besoins en blé tendre, environ 40% pour le blé dur et 50% pour l’orge. Le pays souffre d’une insuffisance chronique au niveau des capacités de stockage, limitées à 3 mois. Le niveau des cours actuels du blé et des autres céréales pourrait conduire à une charge supplémentaire en matière de compensation de l’ordre de 1,3 Milliard de Dinars. Sans compensation, les cours actuels des céréales sur le marché mondial provoqueraient une augmentation du prix des pâtes alimentaires estimée à 160 millimes le kilogramme, soit une augmentation de 20% par rapport aux prix actuels. Cette augmentation pourrait atteindre 200 millimes au kilogramme si les prix continuent à évoluer au même rythme. De même qu’il y aura un impact sur les prix des aliments pour bétail qui risque de mettre à mal les filières d’élevage, et donc par ricochet sur la filière laitière. Le même problème risque de se poser pour les huiles végétales.

Parmi les autres matières premières dont les prix risquent de s’envoler figure en bonne place le gaz. La Russie couvre actuellement 40% des besoins de l’Europe (et 45% des besoins de l’Italie). Toutefois, il est possible de voir les pays européens recourir au gaz algérien à travers le pipeline reliant l’Italie à travers la Tunisie, ce qui pourrait conduire à une augmentation des quantités transitant par ce pipeline et permettre à la Tunisie de se fournir en gaz, en quantités suffisantes, par le biais de la redevance. Pour rappel : en 2020, cette redevance a représenté seulement 11% de la demande tunisienne en gaz (530 ktep sur 4849 ktep).

–          Un Baril qui peut monter à 175 USD, et l’essence à 2 DT ?

Les prix du baril de pétrole ont aussi fortement augmenté au cours des derniers mois pour atteindre 125 dollars le baril début mars. Lorsqu’on sait que le budget 2022 de la Tunisie a été établi sur la base d’un prix du baril à 75 dollars, le prix actuel, avec une hausse de près de 50 dollars, représenterait une charge supplémentaire pour la caisse de compensation de 7 Milliards de Dinars. Pour rappel : le budget 2022 prévoit une enveloppe globale de 7,3 Milliards de dinars pour la compensation, tous produits confondus.

Conséquence, une augmentation inéluctable des prix à la pompe, qui pourrait atteindre 1,2 Dinar le litre environ, tous produits confondus, et jusqu’à 2 Dinars et plus le litre si les prévisions les plus pessimistes sont atteintes. Cet impact direct sera en partie compensé par une réduction de la consommation due au ralentissement de l’activité économique. La perspective d’un baril à 175 et 195 dollars et plus serait dramatique pour l’économie tunisienne et pourrait conduire à un scénario difficile à maîtriser sur le plan économique et social.

Il ne faut pas négliger par ailleurs l’impact sur d’autres produits, entrant dans la fabrication des voitures et des semi-conducteurs, ce qui risque d’affecter la chaîne de valeur automobile, importante pour l’industrie et l’exportation tunisiennes, provoquant un ralentissement de la production de divers produits de grande consommation, alimentant ainsi une inflation grandissante.

Enfin, la Russie est le premier exportateur mondial d’engrais et la Tunisie du fait du ralentissement de la production de phosphate s’est trouvée dans l’obligation de recourir à l’importation d’engrais russes. Il est probable qu’on verra là-aussi le prix de ces produits augmenter sur le marché mondial et la disponibilité se réduire.

En deuxième lecture, il faut s’attendre à une augmentation des prix du transport aérien, ce qui aura un impact sur les prix offerts par les tours opérateurs et découragerait de nombreux touristes européens à destination de la Tunisie. Il est fort probable qu’il n’y aura pas de touristes russes cette saison.

–          Augmenter la production du phosphate et signer un moratoire sur les grèves  

Il est donc clair que la guerre aura un impact sur le marché mondial de nombreuses matières premières, en termes de disponibilité d’abord et de prix ensuite. Cela se traduira par un effet mécanique sur le budget de la Tunisie pour l’année 2022 à travers les dépenses de subventions et sur le pouvoir d’achat des Tunisiens à travers une augmentation des prix des produits subventionnés et une inflation inexorable, qui pourrait atteindre un taux à deux chiffres, sachant que les prévisions de la Banque Centrale de Tunisie tablaient sur une inflation de 6,8% en 2022 avant le déclenchement de la guerre.

Nous proposons ici une batterie de mesures qui méritent d’être considérées, pour amortir les effets de la crise et son impact sur l’économie tunisienne, tout en espérant que cette crise durera le moins longtemps possible :

  •   Mobiliser nos ressources financières, aussi faibles soient-elles, vers les approvisionnements en produits essentiels aux populations au détriment des produits « secondaires ».
  •   Orienter nos ressources hydriques agricoles exclusivement vers les cultures céréalières.
  •   Augmenter impérativement la production du phosphate en vue de relancer la production d’engrais pour fournir le marché local et accroître nos ressources à l’exportation.
  •   Agir immédiatement sur les performances du port de Radès, pour réduire les délais d’attente en rade et ceux de manutention pour compenser quelque peu l’augmentation des tarifs de transport maritime.
  •   Considérer la possibilité d’une aide d’urgence aux familles nécessiteuses moyennant le déblocage d’un montant de 300 millions de dollars à l’instar de ce qui a été fait en 2021 avec l’appui de la Banque Mondiale.
  •   Obtenir le déblocage immédiat de l’aide de l’Union Européenne au titre de l’appui budgétaire de 300 millions d’euros.
  •   Accélérer les négociations avec le FMI et la Banque Mondiale pour obtenir une aide exceptionnelle d’urgence de 1 à 1,5 Milliards de dollars pour l’année 2022.
  •   Envisager de négocier le rééchelonnement de la dette tunisienne, (hors marchés financiers), pour transférer les ressources dédiées au service de la dette vers le financement de l’approvisionnement en produits de base. Pour rappel, le service de la dette en principal est de 10 Milliards de dinars pour l’année 2022.
  •   Engager les actions nécessaires pour maintenir les objectifs de la saison touristique 2022 en capitalisant sur les touristes d’Europe occidentale, et débloquer les ressources nécessaires pour assainir l’environnement de nos principales zones touristiques.
  •   Décréter la sécurisation des approvisionnements comme objectif national, en mobilisant la solidarité nationale.
  •   Moratoire de deux années sur les grèves et les revendications salariales, en contrepartie des mesures de soutien aux salariés et aux couches vulnérables.
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