AccueilLa UNEJusqu'où ira la déconstruction méthodique de l'Etat tunisien?

Jusqu’où ira la déconstruction méthodique de l’Etat tunisien?

On ignore encore quelle mouche a piqué le président de la République, Kais Saied , samedi tard dans la soirée, pour prendre ses cliques et ses claques et obliquer droit sur le siège du ministère de l’Intérieur,  annoncer à la hussarde qu’il allait dissoudre le Conseil Supérieur de la Magistrature . Passé le week-end, c’est  toute une levée de boucliers qui a massivement déboulé sur la scène politique locale, relayée par une vague internationale de « profonde préoccupation » et parfois de condamnation.

Mais à  bien y regarder, et de près, bien des voix se sont élevées pour  trouver  assez injuste  que le  chef de l’Etat soit si décrié pour une décision qui, au fond, devait être prise, certes guère dans les même formes , pour  mettre fin à ce qui allait  devenir la « République des juges » où la politique avait, presque deux lustres durant, la part belle, par moments aux dépens du Droit. Si bien que le prétoire était parsemé de chapelles et d’officines  politiques dont les ficelles étaient tirés par des partis au pouvoir et ailleurs.           

Mais dans le même temps, les magistrats sont dans leur droit lorsqu’ils clament que la décision de dissolution est illégale, d’autant qu’elle vient s’ajouter  à tout un arsenal de mesures de la même veine ou presque, prises par le président de la République dans le cadre  d’un interminable « état d’exception, et ce après avoir accusé à plusieurs reprises les juges de « corruption, de vendre leurs postes au plus offrant et de retarder des enquêtes politiquement sensibles ».

L’appareil de sécurité, principal allié de Saied !

L’analyste politique Youssef Cherif, cité dans un article publié par le quotidien londonien « Daily Mail,  a noté que « les Tunisiens n’aiment pas particulièrement leurs juges » et que beaucoup se réjouiraient de la dernière décision de Saied. Mais Cherif a averti que le CSM est « un autre contrôle de l’autoritarisme qui est en train d’être écarté ».

Pour Fadil Aliriza, rédacteur en chef du site d’information eshkal.org, cité par la même source,  il s’agit d' »une escalade de plus des tensions entre l’appareil de la sécurité et le système judiciaire, qui ne cessent de croître depuis des années ». Il rappelle que les principaux partisans de Saied ont longtemps appelé à un « nettoyage » (en fait, une purge) du système judiciaire, mais que la plupart des Tunisiens étaient plus préoccupés par l’effondrement de l’économie – sur laquelle Saied a largement gardé la même approche que les administrations précédentes.

« Saied a perdu la plupart de ses soutiens au sein de l’élite politique, mais les sondages suggèrent également que son soutien a diminué au sein du grand public », a-t-il déclaré. Sans son propre parti et avec peu d’alliés dans la société civile, « les principaux acteurs institutionnels sur lesquels le président Saied s’appuie sont les forces de sécurité », ajoute Aliriza.

Un tournant majeur de la crise politique

Ce qui est certain, d’après les analystes politiques et internationaux, c’est  que la dissolution du CSM a rang d’un  tournant majeur dans la crise politique actuelle et ce qu’elle signifie pour l’avenir démocratique de la Tunisie.  Et l’une des prérogatives du Conseil Supérieur de la Magistrature n’est-elle pas  de choisir parmi les siens quatre des douze juges qui siégeront à la Cour constitutionnelle, un organe équivalent à une cour suprême, alors que les  autres membres devaient être choisis par le parlement et le président, chacun désignant quatre juges ?.

« La question aujourd’hui n’est pas de savoir si la Tunisie est une dictature [ou non], mais de savoir si Kais Saied peut consolider sa dictature. Et ce qui s’est passé dimanche indique qu’il accélère dans la direction de la consolidation dictatoriale », a déclaré au  Middle Eastv Eye Monica Marks, professeur à l’université de New York à Abu Dhabi et analyste de la Tunisie. Elle estime que les démarches unilatérales de Saied ont fait  » chavirer  » la constitution de 2014 et ramené la Tunisie des années en arrière.

« Si Saied disparaissait demain, remettre cette institution en place et recoudre  la toiledes institutions démocratiques de la Tunisie, qu’il a systématiquement déchiquetée depuis le 25 juillet, prendrait des années », a-t-elle déclaré.

Le seul moyen de revenir en arrière serait que l’opposition s’unisse et propose une vision alternative au pouvoir de Saied, a déclaré Marks, un scénario peu probable compte tenu de la « faiblesse et de la fragmentation » des partis politiques depuis le 25 juillet.

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