Le consensus politique en place en Tunisie depuis 2014 a permis de stabiliser la politique dans le pays pendant un certain temps, mais il a atteint ses limites. La montée des mouvements populistes et radicaux lors des élections présidentielles et législatives de 2019 a rappelé aux élites politiques et économiques tunisiennes que le pays souffrait de profondes inégalités socio-économiques régionales ainsi que de la corruption et du clientélisme qui menacent l’expérience démocratique du pays. Un constat conjugué à une alarme tirée par le think tank Carnegie Middle East Center sous la plume de son chercheur non-résident Hamza Meddeb qui affirme que le pays a besoin de « véritables compromis pour faciliter le partage des richesses ».
Pour ce faire, les nouvelles élites dirigeantes sont tenues d’opérer des choix économiques difficiles et de promouvoir des changements structurels profonds, comme la perception de plus d’impôts sur les groupes sociaux privilégiés, la mise en œuvre d’une véritable réforme agraire qui pourrait libérer les forces de développement dans l’arrière-pays, et la limitation de la quête de rente pour garantir que les ressources financières et économiques soient déployées pour développer les régions intérieures du pays. En outre, les nouvelles élites devraient former une coalition sociale plus large et plus inclusive, un ingrédient indispensable pour fonder un ordre politique et économique plus légitime. Si les dirigeants du pays ne s’attaquent pas à ces profondes inégalités, le mécontentement de la population à l’égard de la politique partisane augmentera et le sentiment d’injustice sociale s’aggravera. Si cela se produit, les populistes pourraient constituer une menace encore plus grave pour la démocratie naissante de la Tunisie à moyen et long terme, avertit Carnegie.
Le binôme exclusion économique-clivage politique
Autant comprendre que cette exclusion économique s’est mêlée à un clivage politique, dans la mesure où la centralisation extrême des décisions a aliéné les régions de l’intérieur. La quasi-absence d’un secteur privé a empêché l’émergence d’une élite économique qui aurait pu exprimer les revendications de ceux qui sont à la périphérie. En outre, l’exode rural- de personnes qualifiées vers la côte- a accentué la marginalisation des régions intérieures et frontalières, réduisant encore davantage le poids des régions dans les processus politiques nationaux.
Pourtant, les gouvernorats de l’intérieur détiennent 50 % des ressources en pétrole, en gaz et en eau du pays, 70 % de la production de blé et 50 % de la production d’huile d’olive et de fruits. Plus de la moitié de la population tunisienne et 85 % de son produit intérieur brut sont concentrés près des trois villes les plus peuplées du pays, Tunis, Sfax et Sousse, où sont implantées plus de 90 % des entreprises nationales du secteur industriel.
Les promesses de progrès économique perpétuellement non tenues ont finalement fait place à une nouvelle frustration et à des protestations de la part de l’opinion publique, en particulier des jeunes tunisiens. La prolifération des manifestations dans les régions intérieures de la Tunisie (occupation des terres, blocage des routes, sit-in et arrêt de la production de phosphate ou de pétrole) reflète la manière dont les problèmes structurels de la marginalisation peuvent se traduire par des pressions politiques sur les pouvoirs centraux à Tunis. Les habitants de ces régions dénoncent de plus en plus l’État qui les relègue au rang de citoyens de seconde zone, en particulier les jeunes à qui l’on promettait un avenir de classe moyenne qui n’est pas encore arrivé. D’autres facteurs comme l’abandon par l’État de la prestation de services, les niveaux élevés de pauvreté, l’accès minimal à l’emploi et l’absence de perspectives concrètes et réelles de développement ont exacerbé les tensions.
Lors des élections municipales du printemps 2018, rappelle Carnegie, les électeurs ont fait part de leur mécontentement généralisé à l’égard des principaux partis, du programme d’austérité de l’État et d’une campagne anticorruption inefficace. Le taux de participation a été anémique avec seulement environ 35 % (contre près de 70 % aux élections législatives de 2014). Et la percée des listes indépendantes, qui ont accumulé ensemble 32,9 % des voix et obtenu le plus grand nombre de sièges, a reflété le mécontentement national envers les candidats partisans et a sérieusement mis à l’épreuve la classe politique. Les espoirs d’une gouvernance locale transparente et efficace ont de nouveau été anéantis en raison des alliances locales opportunistes et changeantes et des tentatives inefficaces des conseils municipaux pour répondre aux besoins urgents de la population.
Montée du populisme
Les élections de 2019 ont mis au jour de nombreuses variétés de populisme. Dans la région minière de Gafsa, Safi Saïd, un orateur nationaliste arabe, est arrivé en tête avec 52 % des voix. À Tataouine, dans le sud de la Tunisie, Seifeddine Makhlouf, jeune avocat, président de l’Alliance Karama (Alliance de la dignité) et candidat de la droite radicale, a obtenu la première place avec 24,16 % des voix. Au niveau des partis, celui de Nabil Karoui, Qalb Tounes a terminé deuxième avec trente-huit sièges sur 217, et l’Alliance Karama, une plateforme hybride et radicale, a terminé quatrième avec vingt et un sièges.
Au-delà de la trajectoire post-2011, les votes de protestation de 2019 doivent être compris à la lumière de l’histoire plus longue du développement de la Tunisie. Ces mouvements de protestation massifs rejetant la politique partisane reflètent l’incapacité des élites politiques du pays après 2011 à traiter efficacement les griefs socio-économiques régionaux, voire à les placer en tête de l’ordre du jour. Loin d’inverser les anciens schémas de subordination régionale, les élites politiques de l’après-2011 ont reproduit les mêmes mécanismes et justifications de gouvernement qui ont façonné les relations centre-régions depuis l’indépendance de la Tunisie en 1956, conclut Carnegie.
Traduction & synthèse : AM








