AccueilLa UNELa Tunisie pourra-t-elle se dépêtrer  de la crise algéro-marocaine du Sahara occidental?

La Tunisie pourra-t-elle se dépêtrer  de la crise algéro-marocaine du Sahara occidental?

Le long fleuve tranquille de la diplomatie tuniso-marocaine  vient d’être troublé par une péripétie  qui vient se greffer  sur l’interminable litige maroco-algérien sur le Sahara occidental. C’est l’arrivée à Tunis  du  président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), Brahim Ghali, pour  prendre part à la TICAD8 et  devant lequel le président de la République, Kais Saied, a déroulé le tapis rouge en l’accueillant en personne et officiellement à l’aéroport de Tunis-Carthage  et en le gratifiant d’un entretien tout aussi officiel.  

Cette entrée en lice de la Tunisie  dans l’épreuve de force entre le Maroc et son grand rival l’Algérie au sujet du territoire contesté du Sahara occidental provoque ainsi  des dissensions diplomatiques avec d’autres pays et risque même de déclencher un véritable conflit, selon des analystes.

« Nous assistons à une guerre diplomatique, où les deux parties ont recours à tout ce qui n’est pas un conflit ouvert », a déclaré Riccardo Fabiani, directeur du projet Afrique du Nord du groupe de réflexion International Crisis Group.

Le conflit couve depuis longtemps, mais sa dynamique a changé en 2020 lorsque le président américain de l’époque, Donald Trump, a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations du royaume avec Israël.

Enhardi par le soutien de Washington, Rabat n’a cessé, depuis, de jouer les gros bras pour persuader d’autres États de lui emboîter le pas, exacerbant les tensions avec Alger, qui a depuis coupé ses relations diplomatiques avec Rabat, souligne l’AFP, relayée par France 24, rappelant la virulente réaction  du Maroc  qui a vu dans l’accueil réservé au chef du Polisario  un acte « hostile » et  « inutilement provocateur »,, et qui a immédiatement annulé sa participation à la conférence de haut niveau et  rappelé  son ambassadeur pour consultations – ce qui a incité la Tunisie à appliquer la réciproque.

L’incident a montré que « le conflit du Sahara occidental commence à avoir des répercussions au-delà des relations bilatérales entre le Maroc et l’Algérie », a déclaré  Fabiani. « Désormais, le Maroc considère que la Tunisie fait partie du camp pro-algérien ».

Le mois dernier, le roi du Maroc Mohammed VI a exigé dans un discours que les autres alliés de son pays « clarifient » leurs positions sur la question, la qualifiant de « prisme à travers lequel le Maroc voit son environnement international ».

Mais, selon les observateurs, le Maroc n’est pas la seule partie de la région à se comporter de manière plus affirmée.

L’Algérie est le premier exportateur de gaz naturel d’Afrique, avec des gazoducs reliés directement à l’Europe. Ces derniers mois, elle a accueilli un flux constant de hauts fonctionnaires européens dans l’espoir d’obtenir des faveurs et de nouveaux contrats gaziers.

L’Algérie, le plus grand pays d’Afrique, regorge de liquidités depuis la flambée des prix de l’énergie consécutive à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

« Au cours de la dernière décennie, le Maroc a renforcé sa diplomatie, notamment en Afrique, et s’est affirmé auprès de certains membres de l’UE », a déclaré Dalia Ghanem, analyste principale à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne.

Dans le même temps, l’Algérie, sous la présidence de feu Abdelaziz Bouteflika, « est restée à la traîne », a-t-elle ajouté. « Maintenant, l’Algérie veut revenir sur la scène régionale et être le leader régional en Afrique ».

Délicat et dangereux

« Il y a eu une grande campagne algérienne pour  ramener la Tunisie à ses côtés », a déclaré Anthony Dworkin, chargé de mission senior au think-tank le Conseil européen des relations étrangères.

La Tunisie, petit pays voisin de l’Algérie, est aux prises avec une crise économique de plus en plus grave et connaît également des troubles politiques depuis la prise de pouvoir spectaculaire de Saied en juillet de l’année dernière.

Dworkin a prévenu qu’il y avait désormais « une tendance inquiétante à voir tout ce qui se passe dans la région de manière binaire à travers le prisme de la rivalité algéro-marocaine ».

Le Maroc met en avant un discours du type « vous êtes avec nous ou contre nous », et l’Algérie a tenu une rhétorique similaire », a-t-il ajouté, mettant en garde les gouvernements européens contre la nécessité de rechercher des relations équilibrées avec toutes les parties.

« C’est un moment délicat et dangereux ».

« Le risque d’un conflit militaire est faible, car aucune des deux parties ne le souhaite, mais il ne faut pas le sous-estimer », a prévenu Fabiani, notant que le Maroc et l’Algérie n’ont pas de liens diplomatiques par lesquels désamorcer les tensions.

« Il suffit d’un incident frontalier et d’une erreur de calcul ».

L’UMA impuissante

Le professeur de droit international et de relations internationales à l’Université de Tunis, Abdel Majid Abdelli a fait remarquer   que le roi du Maroc Mohammed VI considère la question du Sahara occidental comme la boussole par laquelle le Maroc définit ses relations avec les autres pays.

« Le monarque marocain est plus intéressé à gagner la position des États-Unis via la normalisation avec Israël, ce qui était particulièrement évident sous l’ancienne administration Trump, plus qu’à préserver les relations avec ses voisins et les pays de l’Union du Maghreb arabe », a-t-il déclaré au site Al-Monitor.

Mustapha  Abdel Kebir, directeur  du bureau de l’Institut arabe des droits de l’homme à Médenine , a déclaré à  la même source que ces différends peuvent affaiblir l’unité du Maghreb arabe.

Il a ajouté que l’Algérie n’est pas en mesure de contenir le différend compte tenu de la détérioration de ses relations avec le Maroc sur la question subsaharienne, pas plus que la Libye, dont la situation interne et le conflit tribal l’empêchent de jouer un quelconque rôle, surtout après la décision du Maroc  exigeant  le visa pour les  Libyens  désireux  d’entrer sur son territoire.

Il a ajouté que même la Mauritanie est également incapable de trouver une solution à la crise entre les voisins maghrébins, ce qui indique que le différend pourrait s’intensifier entre la Tunisie et le Maroc.

Abdel Kebir a ajouté : « Le rêve de reconstruire l’Union du Maghreb (suspendue depuis 1994 en raison du conflit du Sahara occidental) est devenu  tributaire  de ces différends politiques entre les pays membres. »

L’ancien diplomate tunisien et expert en relations étrangères, Abdallah Laabidi,a appelé la Tunisie et le Maroc à travailler à l’amélioration de leurs relations bilatérales,  soulignant que le différend ne servirait pas les intérêts et les relations des deux voisins qui ont plusieurs intérêts économiques communs.

Ila déclaré à Al-Monitor : « L’absence du rôle de la Ligue arabe dans l’endiguement du conflit du Sahara occidental et le rapprochement des points de vue des pays arabes, ainsi que les tensions continues entre le Maroc et l’Algérie au sujet du territoire contesté, sont des obstacles majeurs qui entravent la formation de l’Union du Maghreb. »

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