A en croire le « Périodique de conjoncture d’avril 2026 » publié par la BCT et dont les chiffres s’arrêtaient au mois de mars, le marché monétaire tunisien a basculé dans le déficit dès le début de 2026. Après un excédent moyen de 74 millions de dinars (MDT) au quatrième trimestre 2025, le premier trimestre 2026 affiche un déficit moyen de 93 MDT. La Banque Centrale de Tunisie (BCT) vient de le confirmer dans son Périodique de Conjoncture n°151 d’avril 2026. Les données les plus récentes, datées du 15 mai, suggèrent une détente partielle. Mais un rebond de l’inflation en avril referme déjà une partie de la fenêtre qui s’entrouvrait.
– Un déficit qui s’explique par l’action délibérée de la BCT
Le déficit du marché monétaire ne signifie pas que les banques manquent d’argent. Il désigne une situation précise : les banques ont besoin de plus de liquidités que ce que les facteurs naturels de l’économie leur procurent spontanément. Elles doivent emprunter la différence auprès de la BCT.
Au premier trimestre 2026, les besoins des banques en liquidité ont reculé de 73 MDT, pour s’établir à 11 228 MDT en moyenne. C’est une atténuation réelle, mais modeste. Dans le même temps, la BCT a réduit ses injections de 240 MDT, soit plus de trois fois la baisse des besoins. Elle a retiré davantage qu’il n’aurait fallu pour maintenir l’équilibre. C’est cet écart qui a fait basculer le marché en déficit.
Ce pilotage n’est pas accidentel. La BCT maintient délibérément une légère tension sur la liquidité, tout en évitant la crispation.
– Les facteurs autonomes : des forces qui se compensent
Derrière la réduction des besoins des banques se trouvent des forces contradictoires. Du côté expansif, les ventes nettes de devises contre dinar effectuées par les banques auprès de la BCT ont injecté environ 1 029 MDT de liquidité supplémentaire. Les entrées nettes de billets aux guichets des banques ont apporté un complément de 787 MDT, reflet des flux saisonniers liés à Ramadan et à l’Aïd.
Du côté restrictif, les émissions nettes de bons du Trésor ont atteint 1 745 MDT, ponctionnant mécaniquement la liquidité bancaire. Le Trésor reste le principal facteur d’aspiration de la liquidité du système. C’est une contrainte structurelle, pas conjoncturelle.
– Le taux directeur abaissé, mais la marge se referme
Le 30 décembre 2025, le Conseil d’administration de la BCT a abaissé le taux directeur à 7,00%, avec effet au 7 janvier 2026. Le taux du marché monétaire (TMM) a suivi, reculant de 47 points de base pour s’établir à 7,02% en moyenne au premier trimestre 2026, contre 7,49% au trimestre précédent.
Cette décision était cohérente avec la trajectoire de désinflation observée en début d’année. L’inflation avait reculé à 5,0% en glissement annuel en mars 2026, après 5,9% un an plus tôt. La fenêtre semblait s’ouvrir pour un nouvel assouplissement monétaire.
Mais un rebond de l’inflation à 5,5% en avril 2026 referme cette perspective. Le taux réel, soit le taux directeur diminué de l’inflation, ne représente plus que 1,5 point. Descendre davantage le taux directeur dans ce contexte reviendrait à assouplir la politique monétaire alors que les prix accélèrent. C’est difficile à justifier, surtout avec la flambée des prix pétroliers internationaux. Le baril de Brent a dépassé 103 dollars en mars 2026, après 71 dollars en février. La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20% de l’offre mondiale de pétrole, en est la cause principale.
– Une détente amorcée en mai, mais fragile
Les données les plus récentes véhiculent un signal positif partiel. Le volume global de refinancement de la BCT s’établissait à 10 793 MDT au 15 mai 2026, contre 11 257 MDT en moyenne au premier trimestre. Les billets et monnaies en circulation atteignaient 28 090 MDT au 14 mai, contre 28 340 MDT à fin mars. Une partie de la liquidité sortie pendant les fêtes revient dans le circuit bancaire, ce qui réduit mécaniquement les besoins de refinancement. C’est le comportement saisonnier normal.
Mais cette détente tient davantage au calendrier qu’à un assouplissement délibéré de la politique monétaire. Avec une inflation remontée à 5,5% en avril, la BCT va vraisemblablement maintenir son taux directeur à 7,00% lors de ses prochaines réunions. La fenêtre d’aisance monétaire que les chiffres de mai laissaient entrevoir est plus fragile qu’il n’y paraît.
– Une dépendance structurelle qui ne se résorbe pas
Ce que ces évolutions ne changent pas, c’est la réalité de fond. Le secteur bancaire tunisien reste dépendant du refinancement de la BCT à hauteur de plus de 10 milliards de dinars. Cette dépendance ne se résorbera pas par simple jeu saisonnier. Elle tient à la structure des besoins de l’économie et à l’appétit du Trésor pour les émissions de bons, qui absorbent en permanence une fraction significative de la liquidité bancaire.
Le défi pour la BCT dans les prochains mois sera double. Contenir une inflation qui repart à la hausse sous l’effet des prix énergétiques importés. Et accompagner une croissance nationale attendue à 3,3% en 2026 selon le Budget économique, dans un environnement international dégradé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Deux objectifs qui tirent la politique monétaire dans des directions opposées.








