L’Afrique dispose de ressources considérables : 9 % des réserves mondiales d’eau douce, plus de 600 gigawatts de potentiel hydroélectrique inexploité, 60 à 65 % des terres arables non cultivées de la planète, et une population active jeune et croissante. Ce n’est pas un continent pauvre, mais un continent d’abondance stratégique, à condition de savoir la gérer. Ce dilemme est posé par Cristina Duarte, conseillère spéciale pour l’Afrique auprès du Secrétaire Général de l’ONU.
Duarte donne des exemples concrets illustrent ce potentiel. Le grand barrage d’Inga pourrait produire deux fois plus que celui des Trois Gorges. Le projet hydraulique du Lesotho prouve qu’une infrastructure transfrontalière africaine peut fonctionner à grande échelle. Porter le taux d’irrigation de 3,7 % à seulement 10 % des terres arables subsahariennes transformerait la sécurité alimentaire du continent et créerait des millions d’emplois.
Pourtant, les résultats restent alarmants : seulement 41 % de la population africaine a accès à une eau potable gérée de manière sûre, 23 millions d’enfants vont à l’école le ventre vide, et 429 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté. Ces échecs ne reflètent pas un manque de ressources, mais un déficit de gouvernance. Les gouvernements et les bailleurs ont longtemps traité l’eau comme un service social — une affaire de forages et de latrines — plutôt que comme une infrastructure productive durable. Résultat : un cycle destructeur de « construire, négliger, reconstruire » qui dilapide les capitaux sans produire de systèmes pérennes.
Pour briser ce cycle, trois changements structurels sont proposés :
Adopter la gestion stratégique des actifs : traiter les barrages, réseaux d’irrigation et stations d’épuration comme des infrastructures nationales à entretenir sur 50 à 100 ans, non comme des projets temporaires.
Lancer un programme continental d’extension de l’irrigation : l’Asie du Sud irrigue 41 % de ses terres arables contre 3,7 % en Afrique subsaharienne. Combler même partiellement cet écart créerait emplois, souveraineté alimentaire et valeur économique.
Instaurer une gouvernance coopérative des bassins partagés : 90 % des eaux de surface africaines traversent au moins une frontière. Des modèles existent — comme l’OMVS sur le fleuve Sénégal — et doivent devenir la norme régionale, non l’exception.
Sur le plan financier, combler le déficit hydrique exige entre 50 et 64 milliards de dollars par an. Le financement doit être principalement national : réforme tarifaire progressive, protection des budgets d’entretien, mobilisation des financements climatiques internationaux chroniquement sous-utilisés. Par ailleurs, tout accord foncier avec des acteurs étrangers devrait inclure une évaluation obligatoire de l’impact sur les ressources en eau, car exporter des cultures, c’est exporter de l’eau virtuelle — sans jamais la comptabiliser.
En conclusion, les Objectifs de développement durable ne seront pas atteints d’ici 2030 en Afrique. Mais la génération suivante peut hériter d’un héritage différent si les dirigeants africains choisissent dès maintenant de gérer l’eau pour ce qu’elle est réellement : le premier actif stratégique du continent. La question centrale demeure : l’Afrique gérera-t-elle ses ressources selon ses propres conditions, ou laissera-t-elle d’autres le faire à sa place ?








