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L’effarante analyse d’un vrai expert, avec des chiffres qui font froid dans le dos!

Hachemi Alaya (Tema-EcoWeek)*

La gestion des deniers publics au cours de la première moitié de cette année est symptomatique des blocages structurels du pays. Dans son budget 2022, le gouvernement a prévu de collecter via l’impôt 35,0 milliards de dinars. Mission accomplie au vu des résultats d’exécution du budget au terme de la première moitié de l’année. Les services du fisc ont réussi à faire rentrer entre janvier et juin 2022, 17,5 milliards de recettes fiscales, soit un « taux de réalisation » de 50% correspondant exactement aux prévisions budgétaires.

Une véritable prouesse au regard de la chétivité de la croissance économique et la détérioration du niveau de revenu moyen du Tunisien. Si maintenant on ajoute les autres revenus qui appartiennent en propre à l’État (les recettes non fiscales, soit 1,0 milliard de dinars), ce sont ainsi 18,5 milliards de dinars qui sont -en principe- rentrés dans les caisses du Trésor.

–       Où va l’argent public ?

Plus de la moitié de cet argent a servi pour rémunérer l’armée de fonctionnaires qu’entretient l’État :

10,5 milliards de dinars. Une enveloppe presque aussi importante (8,0 milliards de dinars) a dû être dégagée pour faire face à la charge de la dette publique. Plus d’un demi-milliard de dinars a été nécessaire pour assurer le fonctionnement des services publics (achats de biens & services). Trois postes de dépenses qui ont englouti tout ce que l’État athéoriquement engrangé.

On comprend pourquoi l’État doit recourir à l’endettement pour faire face à ses autres engagements ; notamment, soutenir les prix des produits de base et venir en aide directe à certaines catégories démunies de la population : 4 milliards de dinars. Et, compte tenu des difficultés qu’il rencontre pour emprunter, pourquoi il ne cesse de sabrer dans les dépenses d’avenir l’investissement- et conséquemment, il est aujourd’hui incapable de pallier le délabrement de l’école publique en cette période de rentrée scolaire.

–       La dette publique atteint un niveau record

Et de fait, l’État tunisien a déjà emprunté plus de 8,7 Mds TND au premier semestre pour faire face à une masse de dépenses (24,6 milliards de dinars) qui pourtant a augmenté beaucoup moins vite que les recettes (1,6% vs 17,7%) portant ainsi le stock de dette publique à mi-parcours de l’année et pour la première fois depuis 2010, à plus de cent milliards de dinars : 106,7. À ce niveau, la dette publique s’établit, à fin juin 2022, à 77,2% du PIB et, compte tenu du renchérissement des prix des produits de base importés et d’une dépréciation de près de 15% à un an, du dinar vis-à-vis du dollar, elle devrait grimper à la fin de l’année à au moins 86,0% du PIB. Encore s’agit-il là uniquement de la dette de l’État central. En vérité, comme tout le PIB n’est pas public, il semble plus opportun de rapporter la dette publique aux recettes publiques, histoire de se rapprocher du ratio : dette/ chiffre d’affaires. Et là, il faut s’asseoir pour ne pas tomber, car ce ratio a terminé les années 2020-2021 à plus de 310%.

–       Une addiction à la dette structurelle.

En vérité, même avec la bonne résilience de l’impôt, l’État tunisien est à la peine pour faire face uniquement à la masse des salaires de ses agents et aux échéances de sa dette. Il doit s’endetter pour verser les salaires car une part non négligeable des « recettes fiscales » est théorique. Elle ne correspond pas à de l’argent frais (liquidité) qui rentre dans les caisses de l’État, mais à un simple jeu d’écritures (les impôts prélevés sur les salaires des fonctionnaires de l’État par exemple), alors que le versement des salaires requiert de la liquidité que le Trésor doit rechercher de plus en plus en empruntant auprès des banques.

Il en est de même pour certaines autres catégories d’impôts qui, dans bien des cas, sont constatés sans donner lieu à versement cash intégral. Au vu des « masses » supra évoquées, ce sont des milliards de dinars de recettes fiscales qui correspondent à un simple jeu d’écritures mais doivent être couverts par recours à l’émission de Bons du Trésor ; des émissions de dette qui seront monétisées (création monétaire) par la Banque centrale.

–       Un État failli

Telle est présentement la situation poignante des finances publiques tunisiennes. Malgré un endettement extérieur explosif (la dette extérieure a augmenté de près de 3,2 milliards de dinars depuis le début de l’année), il ne peut dégager des ressources pour faire face aux pénuries de produits alimentaires et autres de première nécessité, car l’endettement extérieur a été quasi intégralement absorbé par le service de la seule dette extérieure : 3 milliards de dinars depuis le début de l’année. Malgré un endettement explosif, il doit rogner sur les dépenses d’éducation et condamner l’école publique au dépérissement.

En témoigne la part des dépenses d’éducation dans les dépenses totales de l’État qui s’établit cette année à son plus bas niveau depuis plus d’une décennie : 20,2% contre plus de 25,0% en 2008-2010. Malgré un endettement explosif, il doit se résoudre à sacrifier l’investissement public qui s’établit cette année à un plus bas historique : 4,4% des dépenses totales. La dette de l’État tunisien est à ce point élevée qu’elle empêche le pays d’investir dans la croissance, de miser sur l’éducation et la santé et d’agir pour rehausser la faible productivité, véritable frein à l’augmentation des salaires. La pression que subit le gouvernement pour assurer le service minimum, l’empêche de se soucier du lendemain et le condamne à parer au plus pressé, courir derrière davantage de dette. Elle le condamne à étouffer la croissance et hypothéquer l’avenir du pays car il ne peut agir pour faire baisser la dette. En effet, pour faire baisser la dette, seulement deux voies sont praticables : augmenter les impôts et/ou réduire les dépenses.

–       Les impôts en Tunisie sont parmi les plus élevés du monde

Il ne peut augmenter les impôts, car ceux-ci sont déjà parmi les plus élevés du monde. Selon les données de l’OCDE pour l’année 2020, le poids des prélèvements obligatoires s’élève dans notre pays à 34,3% du PIB vs 33,5% en moyenne dans les pays riches. Au classement mondial des pays selon le poids des recettes fiscales en pourcentage du PIB, la Tunisie pointe au 24ème rang entre le Canada et le Royaume-Uni. Dans le groupe des pays autres que ceux qui appartiennent à l’OCDE, seulement l’économie largement contrôlée par le parti communiste cubain, fait un peu « mieux » que la Tunisie. Aussi, augmenter l’impôt, c’est encourir le risque de nourrir encore davantage l’évitement fiscal, aggraver la tuméfaction des activités informelles et encourager la désertion des investisseurs. Penser qu’il y a une cagnotte fiscale qui permet de continuer à distribuer de l’argent public est une constante chez ceux qui ignorent les réalités économiques et croient à l’argent magique.

–       Une crise des finances publiques qui sape les fondements de l’État-K. Saïed

Il ne peut diminuer les dépenses publiques dans le contexte politique funambulesque et préélectoral que traverse actuellement le pays. Un contexte aggravé sur le plan social par la forte détérioration du pouvoir d’achat du Tunisien. Pris en étau entre deux nécessités (…), il est acculé à continuer d’assurer le service minimum, et de sacrifier toutes les dépenses autres que les salaires et les pensions de ses agents et le service de sa dette ; il est contraint de recourir à des expédients pires que le mal lui-même : solliciter comme jamais auparavant, la planche à billets pour faire du social. Son incapacité à réaliser que « le budget est le squelette de l’État débarrassé de toute idéologie trompeuse », le condamne objectivement à saper les fondements économiques et sociaux de l’État que K. Saïed cherche par ailleurs à refonder sur le plan juridico-institutionnel.

*Hachemi Alaya : Ingénieur, statistique et économique sorti de l’ENSAE de Paris. Président de l’Université Tunis III de 1987 à 1989. PDG de l’APU, puis Directeur du LINCET (Laboratoire d’Innovation Numérique pour la Compétitivité de l’Entreprise Tunisienne). Chief Economist à l’ATB, il est à la tête du Think Tank indépendant « THEMA », qui publie « Ecoweek », la lettre hebdomadaire de la conjoncture économique tunisienne, dont l’article est la chronique

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