Un air de déjà-vu. Mais c’est une décision qui fait déjà trembler les places de marché et les importateurs tunisiens, tous les importateurs, formels et informels. En publiant la Circulaire n° 2026-4 du 26 mars 2026, le Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT), Fethi Zouhaier Nouri, vient de réactiver un levier monétaire puissant : le blocage systématique du crédit pour les produits dits « non prioritaires ».
Zouhair est ainsi dans la lignée de celui dont il était un compagnon de route, en l’occurrence feu Chedly Ayari. C’est tout à son honneur, car l’ancien Gouverneur avait su, à l’époque, faire preuve de ressources d’ingénierie sociale, financière et intellectuelle, pour faire face au tollé de critiques qui avait alors accompagné sa décision.
Aussi, pour l’histoire, son successeur Marouane Abassi n’a pas attendu longtemps pour abroger la circulaire. Un rétropédalage sur lequel la main invisible des bailleurs avait lourdement pesé. Autres temps, autre régime, mais une décision rééditée dans la philosophie. En attendant un meilleur accueil et un sort plus judicieux.
En résumé, cette décision illustre le dilemme des autorités monétaires et économiques tunisiennes face à un contexte de pénurie de devises : sacrifier la fluidité du commerce et la santé financière des entreprises privées, pour préserver à court terme les réserves officielles. Si elle n’est pas accompagnée d’une réforme en profondeur du système de change (en attendant Godot), un contrôle moderne et intelligent des circuits et d’une véritable politique de substitution aux importations, elle risque d’être contre-productive, étouffant d’ailleurs l’investissement et la reprise économique. Explication :
– Le face-à-face des chiffres : 2017 vs 2026
Le scénario de 2026 n’est pas sans rappeler l’épisode de la Circulaire n° 2017-09 du 27 octobre 2017. A l’époque, et toujours sous l’impulsion du (ministère) du Commerce, la BCT avait imposé des restrictions similaires pour freiner l’hémorragie des devises. Cependant, la version 2026 est plus musclée. Là où les précédentes mesures laissaient parfois des failles dans les modes de paiement, la nouvelle circulaire ratisse large : crédit documentaire, virement, ou simple traite … Aucun mode de règlement n’échappe à l’obligation de couverture à 100 % sur fonds propres.
Pour rappel, l’expérience de 2017 avait été de courte durée, la mesure ayant été abrogée seulement quatorze mois plus tard par la Circulaire n° 2018-13 du 21 décembre 2018. Et pour contextualiser l’urgence de la mesure version 2026, il faut observer la dynamique des réserves de change, véritable baromètre de la souveraineté économique du pays.
Si le niveau actuel des réserves semble plus confortable en valeur absolue (25,1 milliards de dinars contre 12,4 milliards en 2017), la marge de manœuvre reste fragile. En 2017, la Tunisie luttait pour ne pas tomber sous le seuil critique des 90 jours de couverture. En 2026, bien que le pays affiche 106 jours de couverture, la BCT se range donc à l’option « anticipation ». Cette « digue » des 106 jours est manifestement jugée insuffisante face à un déficit commercial persistant et un besoin de sécuriser les importations vitales (énergie, céréales). Et les difficultés semblent s’accentuer avec le conflit dans le Moyen-Orient et les difficultés dans la zone euro.
L’annexe de la nouvelle circulaire est une liste « noire » aux allures d’inventaire. Elle dresse un portrait sans concession de ce que des directeurs du Commerce considèrent comme dispensable. Pêle-mêle, on trouve le volet » luxe et superflu », des fromages aux chocolats fins, en passant par les eaux de toilette. Mais aussi, « l’automobile« , dont les voitures de tourisme, traditionnellement gourmandes en devises, qui ouvrent la marche, ou encore les vêtements et accessoires, machines et appareils de conditionnement d’air, des stylos et autres crayons, des appareils d’électroménager, et autres bananes, melons et pastèques. La liste est longue comme un bras de prohibition, sauf à être autofinancée à 100 %. Et par l’effet de rareté, tous ces prix vont flamber !
– Qu’en est-il de la lutte contre l’inflation ?
Cette illusion du « 100% fonds propres » obligera l’importateur à mobiliser et immobiliser 100% de la valeur de l’importation en dinars avant dédouanement et reviendrait à asphyxier le cycle d’exploitation des entreprises concernées. Des entreprises, dont certaines plaçaient parfois le cash pour payer les salaires en ce temps de dèche !
En plus de certains prix qui vont hausser, un des effets directs de la décision, de deux structures chargées du contrôle des prix et de la lutte contre l’inflation qui sont le Commerce et la BCT, s’impactera sur l’inflation. Réalité absolue du marché, les importateurs ne supportent pas seuls cette contrainte. Pour compenser l’immobilisation de leurs fonds propres (coût d’opportunité du capital), ils répercutent cette charge sur leurs prix de vente, comme par exemple les voitures dont les prix ne tarderont pas à monter. Loin de lutter contre l’inflation importée, cette mesure l’aggrave en ajoutant un coût financier interne.
Par ailleurs, l’impact sur les chaînes de valeur devrait-il être pris en compte ? Plusieurs produits finis interdits contiennent des composants locaux. De ce fait, si l’importateur ne peut plus financer l’achat du produit fini, le distributeur local et le logisticien voient leur activité chuter. La mesure frappe ainsi indirectement l’emploi et la TVA locale.
– L’inévitable contournement bancaire et réglementaire
L’histoire des mesures administratives en Tunisie montre que l’interdiction pure et simple génère des opportunités pour l’économie grise, le « Grey Market » ou même le Black Market. L’ombre du marché informel plane inévitablement et Moncef Bey et consorts (El Jem, « Terr-ferr » de Msaken, ou Menzel Kamel pour les plus connus), sans compter ce qui vient des voisins de l’Est et de l’Ouest, et ses barons se frottent déjà les mains.
En verrouillant l’accès aux devises pour ces produits, la BCT et surtout le Commerce, auteur direct de la liste, courent le risque de voir une partie de la demande basculer vers les circuits parallèles. La tentation de se fournir hors du système bancaire devient alors un risque pour la stabilité du Dinar tunisien. Cette mesure pourrait renforcer les réseaux de contrebande, les articles « sous surveillance », largement disponibles dans les pays limitrophes, risquent d’inonder le marché via des circuits échappant à toute fiscalité.
Cela s’apparente à un « quitte ou double ». Pour la BCT, l’objectif semble limpide, celui d’assécher la demande de devises superflue pour préserver les réserves. En isolant le secteur industriel, qui bénéficie d’une exception sous réserve d’une fiche technique (Article 4), la BCT tenterait aussi de protéger l’appareil productif.
Et dans ce sens, l’Institut d’émission mise sur une étanchéité absolue. L’article 3 impose désormais aux banques un rôle de « gendarme de la nomenclature ». La BCT se chargeant de la supervision, ce qui requiert et nécessite des moyens conséquents.
– « إلي يسرق يغلب إلي إحاحي », ou « le voleur l’emporte sur celui qui interdit »
Pour leur part, les grands importateurs ne manquent pas de moyens pour passer outre. L’interdiction pourrait, par exemple, être contournée par la création de sociétés offshore ou en utilisant des circuits de compensation (clearing) qui échappent au contrôle direct de la BCT sur les crédits documentaires.
Cette situation s’apparente à une mise à l’épreuve du système bancaire.
La BCT interdit aux banques d’accorder des concours pour ces produits. Cela transforme les banques d’ « intermédiaires financiers » en « gardiens de la police administrative ». Les banques se retrouvent en porte-à-faux. D’une part, elles doivent refuser des crédits à des clients historiquement solvables. De l’autre, elles ont conscience que cette approche fragiliserait leur relation commerciale, sans pour autant que le risque pays soit réduit.
Entre hier et aujourd’hui, il reste à savoir si ce remède, déjà testé entre 2017 et 2018, suffira à stabiliser durablement l’économie sans étouffer la consommation formelle. Mais, l’adage nous rappelle qu’une hirondelle ne fait pas le printemps !









Analyse pertinente et qui part d’un principe simple, celui d’une confiance totale en les chiffres avancés par cette institution qu’on s’est amusé à bafouer l’indépendance sous prétexte d’un amalgame à priori purement linguistique d’une supposée autonomie mal comprise et que nous, des décennies durant, n’avons pas vraiment saisi la vraie signification.
Donc voilà que notre salvateur mundi nous a finalement illuminé avec ses étendues connaissances en sciences économiques et ses nouvelles méthodes « innovantes » en statistiques mises à jour par ses valets !
106 jours. Une blague. 2% de croissance. Une autre blague. La transparence et l’honnêteté, des mots étrangers dans un pays qui vit dans un déni hystérique de la réalité, créant des boites noires partout là où tout est clair, où la vérité brille sans même avoir besoin de leurs chiffres..
Car voyez-vous, même la nuit, tous les chats ne sont pas gris !