AccueilLa UNEL'État tunisien : Quatre ans, au moins, de dérive budgétaire en chiffres

L’État tunisien : Quatre ans, au moins, de dérive budgétaire en chiffres

Vingt-six millimes. C’est la part de chaque dinar produit en Tunisie qui part directement dans les caisses de l’État. Les résultats provisoires du budget 2025 confirment une réalité que le citoyen ressent sans toujours pouvoir la chiffrer. La pression fiscale monte, les prix suivent, et les dépenses publiques s’engloutissent à 40% dans les salaires de la fonction publique. L’investissement plafonne à moins de 10% du budget total. Un État qui prélève toujours plus, construit de moins en moins, et laisse la dette grimper à 82% du PIB.

Les résultats du budget 2025 ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une trajectoire longue, documentée, prévisible, et pourtant jamais vraiment corrigée. Les données du ministère des Finances couvrant les exercices 2022, 2023, 2024 et 2025 permettent de mesurer l’évolution sur quatre ans. Le tableau qui en ressort est celui d’une administration publique prise dans un étau qu’elle a elle-même forgé.

–          La pression fiscale, toujours plus haute

En 2022, la pression fiscale s’établissait à 24,7% du PIB. Elle passe à 25,4% en 2023, reste à 25,4% en 2024, et franchit le cap de 25,9% en 2025. La progression est lente mais constante. Chaque année, l’État prélève un peu plus sur chaque dinar produit. En quatre ans, le gain pour le fisc est de 1,2 point de PIB. Ramené à la taille de l’économie tunisienne, cela représente plusieurs milliards de dinars supplémentaires prélevés sur les entreprises et les ménages, sans que la qualité des services publics en contrepartie ait progressé de façon visible.

La fiscalité sans pétrole, qui mesure la pression réelle sur l’économie productive hors rente énergétique, suit la même trajectoire. Elle passe de 24,2% en 2023 à 25,3% en 2025. Le secteur privé non pétrolier porte de plus en plus le poids de l’État.

–          Les recettes fiscales, en hausse continue mais fragile

Les recettes fiscales totales progressent chaque année. Elles passent de 35 449,4 MDT en 2022 à 38 037,2 MDT en 2023, puis 41 723,9 MDT en 2024, pour atteindre 44 749,8 MDT en 2025. La croissance annuelle moyenne sur quatre ans est de 8%. C’est solide en apparence. Mais cette progression repose sur deux moteurs fragiles.

Le premier est l’impôt sur les sociétés non pétrolières, dont la progression de 32,6% en 2025 est exceptionnelle et vraisemblablement non reconductible à ce rythme. Le second est la fiscalité indirecte, TVA, droits de consommation, droits de douane, dont la progression est mécanique et inflationniste. Elle ne crée pas de richesse. Elle en capte une part croissante.

L’impôt sur les sociétés pétrolières, lui, recule de 21,2% en 2025 à 999,9 MDT. En 2022, il dépassait 1 414 MDT. La rente pétrolière s’efface progressivement, sans que la structure fiscale ait été réformée pour en compenser la perte autrement que par davantage de pression sur les autres contribuables

Le graphique combine les trois dimensions en une seule lecture. Les barres bleues montrent la progression régulière des impôts directs, de 14 390 MDT en 2022 à 19 424 MDT en 2025. Les barres rouges montrent les impôts indirects, systématiquement plus élevés chaque année, de 21 059 à 25 326 MDT. La courbe verte trace le total des recettes fiscales, de 35 449 à 44 750 MDT, avec les valeurs affichées au-dessus de chaque point.

Le fait le plus visible est structurel : les impôts indirects dépassent les impôts directs chaque année, d’environ 6 000 MDT d’écart constant. C’est précisément ce que l’article démontre, une fiscalité qui pèse sur la consommation plus que sur le revenu et le capital.

Les dépenses, une structure figée depuis des années

C’est là que la comparaison sur quatre ans est la plus accablante. La part des rémunérations dans les dépenses totales ne bouge quasiment pas. En 2022, les salaires représentaient 21 124,8 MDT. En 2025, ils atteignent 23 281,1 MDT, soit une hausse de 10,2% en quatre ans. Pendant ce temps, les dépenses totales progressaient de 15,4%. La masse salariale croît donc moins vite que les dépenses globales, ce qui est un progrès marginal. Mais elle reste structurellement dominante, absorbant près de 40% du budget chaque année, sans variation significative.

Les dépenses d’investissement racontent une histoire plus sombre. En 2022, elles s’élevaient à 4 627,3 MDT. En 2023, elles bondissaient à 5 616,1 MDT, soit +21,4%. Puis elles rechutaient à 5 749,3 MDT en 2024 et 5 729,5 MDT en 2025, soit une quasi-stagnation sur deux ans. En proportion des dépenses totales, l’investissement public représente 9,8% en 2025, contre 9,1% en 2022. Quatre ans d’efforts budgétaires n’ont produit qu’un gain de moins d’un point de pourcentage sur la part dédiée à l’avenir du pays.

–          La dette, vrai marqueur de la trajectoire

L’encours de la dette publique rapporté au PIB est le chiffre qui résume tout. Il s’établissait à 82,4% en 2022. Il montait à 84,9% en 2024, son point le plus haut sur la période. Il redescend à 82,1% en 2025. Cette légère amélioration est réelle. Elle tient en partie à la croissance nominale du PIB, qui gonfle le dénominateur, et en partie à un meilleur résultat budgétaire que prévu.

Mais le niveau reste préoccupant. Avec une dette à 82% du PIB et des intérêts à 6 458,5 MDT en 2025, soit 13% des recettes budgétaires totales, l’État consacre un dinar sur huit à rémunérer ses créanciers, avant de financer un seul hôpital, une seule école, un seul kilomètre de route.

Ce que la comparaison révèle vraiment

Sur quatre ans, la Tunisie a augmenté ses impôts, maintenu ses salaires publics, à peine augmenté son investissement, et légèrement réduit sa dette. La structure de fond n’a pas changé. L’État collecte mieux, mais dépense à l’avenant. Il ponctionne davantage le consommateur par la fiscalité indirecte, sans lui offrir davantage en retour. Et la subvention aux carburants, 7 628 MDT en 2025 contre 7 112 MDT en 2022, reste le principal amortisseur social d’un système qui n’a pas trouvé comment se réformer en profondeur.

La vraie question que ces quatre années posent n’est pas budgétaire. Elle est politique. Quel gouvernement, quelle majorité, quelle vision assumera-t-il de dire aux Tunisiens que la masse salariale publique doit être contenue, que la subvention aux carburants doit être réformée, que la pression fiscale doit être allégée sur les ménages et concentrée sur la rente et la spéculation ? Les chiffres posent la question depuis des années. La réponse, elle, n’est toujours pas venue.

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