Les données de la balance des paiements extérieurs de la Tunisie, établies selon la sixième édition du Manuel du FMI (MBP6), dessinent un tableau à double lecture. Le déficit courant se réduit légèrement sur les quatre premiers mois de 2026, à −2 731,1 MDT (millions de dinars tunisiens) contre −2 957,1 MDT un an plus tôt, mais cette amélioration doit presque tout aux services, aux « remittances » des expatriés et à l’allègement de la charge d’intérêts, tandis que le déficit des biens continue de se creuser. Derrière ces flux, le mouvement des devises, un dollar en repli de 7,4 pour cent face au dinar et un euro qui s’apprécie, redistribue silencieusement les cartes.
– Un solde courant qui s’améliore en apparence, se dégrade en tendance
Le calcul est sans ambiguïté. Le solde des transactions courantes, crédits moins débits, s’établit à −12 314,6 MDT en 2022, année du choc énergétique et céréalier, avant de se replier spectaculairement à −2 484,0 MDT en 2023, puis −2 575,6 MDT en 2024. La tendance se retourne en 2025, où le déficit se creuse à −4 350,2 MDT, soit une dégradation de 69 pour cent en un an. Sur les quatre premiers mois, le déficit passe de −2 957,1 MDT en 2025 à −2 731,1 MDT en 2026, une amélioration de 226,0 MDT, soit 7,6 pour cent.
Cette amélioration est trompeuse dans sa composition. Le déficit des biens (FOB, franco à bord) s’élargit de 518,0 MDT sur la période, de −11 069,7 MDT à −11 587,7 MDT. Ce sont les autres postes qui compensent. L’excédent des voyages progresse de 1 195,4 MDT à 1 325,5 MDT, les revenus du travail nets gagnent 330,4 MDT pour atteindre 3 691,0 MDT, et les débits de revenus des investissements reculent de 2 058,7 MDT à 1 820,2 MDT. La Tunisie ne redresse pas son commerce, elle vit de ses services et de sa diaspora.
– Le dollar faible, un cadeau statistique qui masque une dérive réelle
Le cours moyen interbancaire du dollar américain passe de 3,1262 dinars sur les quatre premiers mois de 2025 à 2,8956 dinars sur la même période de 2026, une dépréciation de 7,4 pour cent. Pour un pays dont les importations stratégiques, énergie et céréales, sont majoritairement libellées en dollars, l’effet mécanique aurait dû être une contraction de la facture en dinars. Il n’en est rien. Les débits de biens progressent de 19 965,6 MDT à 21 312,2 MDT, soit +6,7 pour cent en monnaie nationale.
La conversion révèle l’ampleur du phénomène. Exprimées en dollars, les importations de biens passent d’environ 6 386 millions de dollars à environ 7 360 millions, une envolée de 15,2 pour cent en devises. Autrement dit, la baisse du billet vert a absorbé près de la moitié d’un choc d’importation bien réel, qu’il provienne des volumes ou des prix. Sans cette dépréciation du dollar, le déficit courant des quatre premiers mois de 2026 se serait creusé au lieu de se réduire. L’amélioration affichée repose donc en partie sur un facteur exogène et réversible, le taux de change, et non sur un ajustement structurel de la demande d’importation.
Le dollar faible offre en revanche un soulagement tangible sur le service de la dette. Les intérêts sur capitaux d’emprunt à long terme chutent de 705,6 MDT à 505,8 MDT, soit −28,3 pour cent, un recul qui combine l’effet de change et le profil d’amortissement de la dette extérieure après les remboursements de 2025.
– L’euro fort, carburant du tourisme et des transferts des TRE
Face à l’euro, le dinar suit la trajectoire inverse. La devise européenne s’apprécie régulièrement, de 3,2611 dinars en 2022 à 3,3839 dinars sur les quatre premiers mois de 2026. Cette glissade contrôlée du dinar face à la monnaie de son premier partenaire commercial soutient la compétitivité-prix des services. Les recettes touristiques progressent de 1 958,8 MDT à 2 038,4 MDT sur les quatre mois, +4,1 pour cent, un rythme honorable pour une période hors saison haute, tandis que les dépenses de voyages des résidents reculent légèrement, de 1 079,9 MDT à 1 052,8 MDT, l’euro cher renchérissant les séjours à l’étranger. L’excédent des voyages gagne ainsi 130,1 MDT.
L’effet est encore plus net sur les revenus du travail, dont l’essentiel provient de la diaspora installée dans la zone euro. Les crédits bondissent de 3 444,3 MDT à 3 764,8 MDT, +9,3 pour cent, dont une fraction relève du pur effet de conversion, chaque euro transféré valant davantage de dinars. À 3 764,8 MDT sur quatre mois, les remises dépassent désormais largement les recettes touristiques et constituent, de fait, la première source de devises du compte courant hors exportations de biens.
– Balance financière, le retournement de 2026
C’est dans le compte financier que la rupture est la plus spectaculaire. Sur les quatre premiers mois de 2025, l’accroissement net des passifs était négatif, à −2 057,7 MDT, tiré par des investissements de portefeuille à −3 185,3 MDT, la trace comptable du remboursement de l’eurobond arrivé à échéance début 2025. Ce désendettement forcé avait été financé par une ponction massive sur les avoirs de réserve, en baisse de 4 659,3 MDT sur la période.
Un an plus tard, le tableau s’inverse. L’accroissement net des passifs redevient positif, à +2 778,3 MDT, porté par des investissements directs en hausse de 907,1 MDT à 1 301,6 MDT, des prêts nets de 1 465,7 MDT contre 220,5 MDT, et des investissements de portefeuille quasi neutres à +11,0 MDT, faute d’échéance obligataire majeure. Libérée de ce mur de remboursement, la Tunisie reconstitue légèrement ses réserves, dont les avoirs progressent de 318,2 MDT contre une hémorragie de 4 659,3 MDT un an plus tôt.
L’interprétation appelle toutefois la prudence. Ce retournement traduit moins un retour de la confiance des marchés qu’un simple effet de calendrier des échéances, complété par des financements sous forme de prêts, dont la nature, bilatérale ou multilatérale, n’est pas détaillée dans le document. La question du refinancement des prochaines tombées obligataires reste entière, et le répit de 2026 pourrait n’être que cela, un répit.
– Un équilibre sous perfusion
La photographie des quatre premiers mois de 2026 est celle d’un équilibre extérieur sous perfusion de facteurs favorables mais fragiles, un dollar faible qui comprime la facture d’importation en dinars, un euro fort qui gonfle tourisme et remises, et un calendrier de dette momentanément clément. Le cœur du problème, un déficit des biens de 11 587,7 MDT en quatre mois, en aggravation de 4,7 pour cent, demeure intact. Le jour où le dollar se retournera, l’illusion statistique se dissipera avec lui.








