AccueilLa UNEL'UE a-t-elle failli à la Tunisie démocratique ?

L’UE a-t-elle failli à la Tunisie démocratique ?

Le président de la République tunisienne, Kais Saied, a consolidé le pouvoir entre ses mains, en rédigeant une longue et opaque feuille de route pour un retour à un régime démocratique, et bien qu’il prétende œuvrer à l’instauration d’un système plus démocratique et inclusif, les mesures qu’il a prises jusqu’à présent revêtent un aspect classiquement autoritaire, estime l’analyste politique Youssef Cherif,  directeur du Columbia Global Centers à Tunis, dans une réflexion publiée par  le think tank Carnegie. Il  y affirme que « la crise démocratique de la Tunisie est également le reflet de l’engagement faible et fragmenté de l’Union européenne envers le pays.

Il souligne que quatre problèmes expliquent pourquoi Bruxelles s’est montrée si faible pour protéger un système qu’elle a souvent présenté comme un modèle. D’abord, l’UE a de plus en plus donné la priorité au contrôle de la migration au détriment du soutien à la démocratie. Alors que l’UE présente la lutte contre la migration informelle comme une priorité commune aux Européens et aux Tunisiens, il s’agit en réalité d’une priorité européenne, et non tunisienne.

Ensuite, l’UE n’a pas agi de manière décisive pour préserver les avancées démocratiques dont elle a été le fer de lance. Par rapport à d’autres cas en Europe centrale et orientale, où l’UE était très attentive aux menaces posées par la Russie, Bruxelles a à peine réagi aux influences extérieures négatives en Tunisie découlant des tensions entre l’axe géopolitique concurrent de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis (EAU) et de l’Égypte d’une part, et celui de la Turquie et du Qatar d’autre part.

En troisième lieu, il y a la nature des négociations de l’ALECA. Les Européens ont fait pression sur la Tunisie pour qu’elle aille de l’avant avec cet accord commercial comme condition d’une amélioration de ses relations. Mais la politique interne et les profondes suspicions à l’égard de la proposition ont freiné la Tunisie. Ni Tunis ni Bruxelles n’ont proposé d’alternative, laissant le processus d’intégration approfondie en suspens et la relation diplomatique fragile et sans confiance.

L’indifférence européenne vis-à-vis de ravages du coronavirus

Enfin, la quatrième faiblesse, et la plus immédiate, de la politique diplomatique de l’UE à l’égard de la Tunisie est survenue pendant la pandémie de coronavirus. Alors que la Tunisie sombrait, de nombreux dirigeants européens ont détourné le regard. Une grande partie de l’aide rapide et immédiate a été apportée par les voisins arabes du pays, et non par les Européens. La lenteur de l’UE à agir pendant ces semaines d’été fatidiques a eu des conséquences dramatiques sur son influence diplomatique en Tunisie.

En plus de ces lacunes, les réactions de l’UE et de ses États membres au quasi-coup d’État de Saied en juillet 2021 ont été tièdes et incertaines, note Youssef Cherif. La réticence de l’UE à qualifier ce coup d’État de coup d’État ou à le critiquer sans équivoque est compréhensible. Toute condamnation européenne de Saied aurait pu être interprétée comme un soutien à Ennahdha, le plus grand parti du parlement gelé du pays. Pourtant, les réactions modérées des Européens face à l’érosion démocratique de la Tunisie semblent également refléter un manque d’intérêt pour la défense de la démocratie du pays.. Aucun envoyé de haut niveau d’un quelconque État membre de l’UE ne s’est rendu en Tunisie au cours de la période initiale. Quant aux États membres de l’UE, leurs réactions à l’effondrement potentiel de la démocratie tunisienne ont été mitigées. Les responsables de Rome et de Paris se sont montrés moins alarmés, tandis que Berlin semble plus préoccupé.

Que peut faire l’UE?

Les Européens devraient agir de manière décisive sur plusieurs fronts pour tenter d’encourager un retour à la démocratie en Tunisie, plaide l’analyste Youssef Cherif. Pour commencer, les Européens devraient faire tout ce qu’ils peuvent pour aider à soulager les difficultés économiques de la Tunisie. L’UE devrait immédiatement débloquer des fonds à cette fin. Bruxelles devrait s’efforcer de développer les projets d’assistance dans les zones traditionnellement marginalisées, loin de Tunis et des zones côtières de la Tunisie, puisque ces dernières ont déjà été inondées de projets de ce type. L’Europe devrait utiliser son expertise disponible et les nouvelles technologies pour aider la Tunisie à moderniser son secteur agricole et à construire des infrastructures d’énergie renouvelable, des domaines qui peuvent offrir à la Tunisie un avantage comparatif et qui peuvent contribuer à améliorer rapidement les perspectives économiques du pays. Étant donné que le gouvernement tunisien a l’habitude de ne pas dépenser tous les fonds qu’il reçoit à temps, les Européens devraient travailler en priorité avec d’autres parties que les autorités centrales, notamment les syndicats du pays, les organisations de la société civile, les conseils locaux et les entreprises privées.

L’Europe devrait également envisager des moyens de contribuer à stimuler les réformes politiques en Tunisie. L’un de ces moyens serait un projet conjoint Tunisie-UE visant à doter la Tunisie d’un parlement moderne et pleinement démocratique. Le parlement gelé du pays était faible et manquait de ressources. Les modèles européens (en particulier ceux des États récemment démocratisés) pourraient être utiles. En évitant les écueils du parlement précédent, la Tunisie pourrait se construire un avenir politique plus durable.

Au-delà des frontières de la Tunisie, l’UE et ses États membres devraient faire pression sur les partenaires autoritaires régionaux – dont l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ainsi que le Qatar et la Turquie – pour qu’ils cessent de s’ingérer dans les affaires tunisiennes. Ces pays sapent la promotion de la démocratie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord depuis au moins une décennie, par le biais de leurs empires médiatiques et sociaux, de leurs mandataires politiques et militaires, ou de leur propre implication diplomatique et militaire directe. Maintenant que la Tunisie s’interroge sur la nécessité de la démocratie et cherche en même temps des investissements extérieurs, l’un de ces deux groupements régionaux va probablement essayer d’intervenir. L’axe saoudien-émirati-égyptien continue de chercher un rapprochement avec Tunis. L’UE doit contrer cette menace pour la démocratie.

Enfin, les dirigeants de l’UE doivent trouver des moyens créatifs de débourser des fonds, en veillant à ce qu’ils ne soutiennent aucune impulsion dictatoriale dans le pays. L’UE ne doit pas prendre le risque de rester les bras croisés et de laisser la Tunisie devenir la proie du populisme et de la résurgence de l’autoritarisme.

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