Parmi les singularités que cultive le Maghreb, il y en a une qu’il ne serait pas extravagant d’assimiler à une monstruosité économique. C’est cette aisance pour ses gouvernants de s’accommoder d’une situation où leurs citoyens se trouvent privés d’une rare et réelle opportunité de prospérer en commun, juste en mutualisant les moyens à disposition. Et cela dure depuis des décennies malgré la conclusion voici trente-et-un ans de la charte fondatrice de l’UMA, l’Union du Maghreb Arabe, que le discours officiel présente comme « une réalisation géostratégique importante ». Encore une chimère, car dans les faits, comme l’avouent ses instances dirigeantes, « elle n’a que peu d’influence sur la politique de ses États membres. Le Conseil des chefs d’État ne s’est plus réuni depuis 1994, et l’UMA reste prisonnière des différends entre chacun des pays, dont le conflit du Sahara occidental ».
Funeste constat dont on peine à trouver une explication pertinente, à tout le moins objective qui justifie que soit inhibée l’intégration régionale qui permettrait de stimuler la croissance, de créer des emplois et d’ouvrir de nouveaux horizons pour plus de 100 millions de personnes. N’est-il pas atypique de voir qu’à l’heure actuelle, le commerce entre les pays du Maghreb ne porte que sur quelques biens. Il s’agit notamment des combustibles et des hydrocarbures que l’Algérie exporte vers la Tunisie et le Maroc, des huiles végétales, des machines, du fer et de l’acier que la Tunisie exporte vers l’Algérie et la Libye, et du fer, de l’acier, des articles d’habillement, des véhicules et des appareils électriques que le Maroc exporte vers l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie.
Un vaste marché à la portée
Selon les calculs du FMI, présentés dans une étude récemment publiée, il existe de nombreuses possibilités d’accroître les échanges. Des flux d’exportation supplémentaires pourraient porter, par exemple, sur les services de transport, les produits alimentaires, les métaux et les produits chimiques marocains à destination de la Tunisie. Les produits minéraux du Maroc pourraient également être exportés vers l’Algérie et différents types de combustibles pourraient faire le chemin inverse. La Tunisie pourrait aussi exporter des légumes vers le Maroc et des produits minéraux vers l’Algérie.
Surtout, les avantages existent qui pourraient être tirés d’une intégration économique plus poussée au Maghreb. D’abord, une plus grande ouverture au commerce interrégional de biens et de services qui permettrait de créer un vaste marché qui rendrait la région plus attrayante pour les investisseurs. Ensuite, la constitution de chaînes d’approvisionnement régionales et leur insertion dans les chaînes de valeur mondiales, ce qui rendrait le Maghreb plus résilient face à des chocs économiques. En bref, l’intégration serait une source de croissance et d’emplois bienvenue. Ainsi, selon une étude du Fonds monétaire international, la croissance dans les pays du Maghreb pourrait s’accélérer de 1 point de pourcentage à long terme.
Des relations contradictoires
Les experts maghrébins, européens et internationaux ont rarement cessé de s’égosiller sur les dysfonctionnements et autres accrocs qui entravent un vrai takeoff vers la réalisation des ambitions largement partagées par les Maghrébins depuis des lustres. Le constat est patent que la défaillance des mécanismes de coordination des politiques économiques et une insertion non concertée et exclusivement verticale à l’espace européen font que les relations intermaghrébines se réduisent à une somme de relations bilatérales, parfois contradictoires, rarement complémentaires. En effet, comme s’en lamente le chercheur Mihoub Mezouaghi « pour accroître leur potentiel d’attractivité des investissements étrangers, les pays se livrent le plus souvent à une concurrence excessive qui entraîne une surenchère fiscale, et par extension un désarmement des politiques publiques. Ensuite, les complémentarités économiques sont neutralisées, chaque pays optant pour des positionnements sectoriels identiques. Le mimétisme des stratégies industrielles provoque une dispersion des ressources productives et affaiblit le potentiel d’économies d’échelle, d’apprentissage technologique et de signalement de l’attractivité sectorielle ».
L’intégration et la démocratisation seraient en effet les meilleures réponses aux enjeux économiques (climat des affaires, taille critique des marchés) et sécuritaires (immigration, terrorisme) qui structurent les relations entre l’Union européenne et les pays du Maghreb. L’intégration des pays du Maghreb se traduirait également par une position plus forte de ces derniers dans les négociations internationales. Pour toutes ces raisons, l’intégration du Maghreb n’est pas un luxe mais un impératif stratégique.
Il faut se rendre à l’évidence qu’il est possible de parvenir progressivement à une intégration, en établissant des liens entre les secteurs et les pays à mesure que les circonstances s’y prêtent. Les périodes de crise économique ou de transition politique peuvent être propices à une intégration plus rapide.
AM & FMI








