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Qu’est-ce qui inquiète Rached Ghannouchi dans la loi de l’exclusion politique en Libye ?

Qu’est ce qui a poussé Rached Ghannouchi , l’initiateur de la loi de l’immunisation de la révolution en Tunisie , à exprimer son désarroi au sujet d’une loi similaire adoptée , début mai , en Libye ( loi sur l’exclusion politique). Il a commenté, dans une conférence de presse, tenue jeudi 9 mai 2013, à Tunis, la situation créée par cette loi en disant : Que Dieu protège la Libye , parce qu’elle (la loi) va toucher des personnalités éminentes au sein du gouvernement , estimant qu’elle est plus restrictive que le projet examiné, en Tunisie , sur l’immunisation de la révolution .

La même loi qui se prépare donc en Tunisie, est déjà adoptée en Egypte ,avant la Libye ,et c’est la mouvance islamiste dite modérée ,c’est-à dire celle des frères musulmans , dans les trois pays qui s’est chargée de l’imposer .

Sur le plan institutionnel et législatif, tous ces pays sont en train d’adopter des lois pour mettre en quarantaine politique ceux qui ont servi ou collaboré avec les régimes déchus. La sévérité des lois adoptées en la matière varie d’un pays à l’autre, mais le fond est toujours le même : empêcher la dynamique de l’alternance de se mettre en place, et éliminer les courants et les personnalités politiques qui, par leur popularité et leur audience, peuvent créer les conditions d’une alternance politique.

Pour parvenir à cet objectif , on associe violence ,double langage , manœuvres, et on fait ,également , valoir , à des doses variables ,logique révolutionnaire et légitimité politique (majorité au sein des parlements ou des assemblées constituantes ) .

En Egypte et en Tunisie, c’est la majorité politique ,dont bénéficie le parti islamiste au pouvoir et ses alliés (salafistes en Egypte et troïka en Tunisie ), qui a pris en charge ce projet. En Libye , où les libéraux et les islamistes modérés mènent théoriquement la coalition gouvernementale , et sont par principe réticents à cette option , c’est le pouvoir de la rue , entre les mains des milices armées , pour l’occasion , qui a pesé pour faire passer la loi dans sa version draconienne .

Pour faire passer la loi , les miliciens libyens ont , le mardi 7 mai , assiégé, dans un premier temps ,la salle de réunion du Congrès général national (CGN) , ce qui poussé Mohamed Al-Megaryef, le président du CGN à quitter la réunion , et à sa sortie , ils ont perpétré un attentat à son encontre ,dans le but d’obliger les députés à voter la loi sur l’exclusion politique . Mohamed Al-Mergaryef est sorti indemne de l’attentat, mais la loi est tout de même passée .

Le CGN a fini par voter la loi à la majorité écrasante des 163 membres présents .La loi prévoit , en fait , que toute personne qui a servi sous Kadhafi depuis 1969, est interdite d’exercer des fonctions publiques en Libye pendant 10 ans . Les Frères musulmans et les principaux chefs islamistes, notamment Abdelhakim Belhadj , ont soutenu le vote ,ce qui va leur permettre d’écarter, grâce à cette législation, leurs opposants politiques .

Mohamed Al-Megaryef , président du CGN et 4 autres ministres , en plus d’un vice- premier ministre ont annoncé, samedi 25 mai , leur démission , pour devancer toute décision de les démettre d’office .

L’adoption de cette loi, a eu lieu dans un climat de peur et de pression. Dès le 28 avril, les milices armées , exigeant l’adoption immédiate de la loi , avaient assiégé plusieurs ministères ( l’Intérieur, les Affaires étrangères et la Justice). Jeudi, 2 mai, les milices ont été rejointes par des forces supplémentaires en provenance du  » Bouclier de la Libye « , organe sous la tutelle du ministre de la Défense et ancien commandant militaire du Groupe islamique combattant en Libye (GICL), classé organisation terroriste par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Beaucoup d’observateurs pensent que cette nouvelle loi ouvrira la porte à des mouvements pour dégager, non seulement les ministres et secrétaires d’Etat, mais les hauts cadres de l’administration libyenne.

Les appréhensions de Ghannouchi trouvent leur explication plutôt dans la teneur de la version, et les conditions de son adoption que dans le principe même de l’élimination des adversaires politiques par voie législative.

Ghannouchi ,qui est d’ordinaire très écouté en Libye , pourrait être outré par la logique des frères musulmans libyens , qui ont voté pour une version » hard  » de cette loi , voulue , il est vrai , par tous les islamistes , mais , qui pourrait, dans sa mouture définitive, embarrasser les partis frères dans les pays voisins .

Ghannouchi ,qui est assailli de partout , pourrait se servir de ces derniers développements libyens pour montrer le caractère modéré de son initiative en Tunisie .Seulement, tout le monde , et surtout les décideurs à l’échelle mondiale , savent que l’organisation internationale des frères musulmans est au fait de ce qui se passe en Libye , au Nord- Mali , en Syrie et ailleurs , et qu’elle en est réellement responsable, même par défaut .

La loi libyenne , a mis la barre très haut pour les islamistes tunisiens . Adopter une version « hard  » pour faire comme les voisins, ne peut pas se faire dans un climat d’isolement d’Ennahdha après les derniers développements de Chaambi , de Kairouan et de la cité Ettadhamen . Opter pour une version « soft  » pourrait faire apparaître les islamistes tunisiens comme « renégats  » à l’approche d’élections où le discours radical aurait encore sa place . Mais la catastrophe serait, pour Ennahdha , de ne pas pouvoir purement et simplement , passer la loi . Et c’est là une des raisons de l’inquiétude de Rached Ghannouchi .

Aboussaoud Hmidi

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