La feuille de route de la transition politique du président de la République tunisienne, Kais Saied, pourrait se prolonger et se heurter à une opposition intérieure croissante. Plus la transition sera longue, plus la capacité et le consentement à payer (Willingness to pay) de la Tunisie pourraient être mis à l’épreuve, estime une analyse de la branche banque d’investissement de la Bank of America BofA Global Research dont Africanmanager a obtenu copie. Les mesures prises jusqu’à présent par le chef de l’Etat réduisent la probabilité d’un dialogue national inclusif à court terme avec d’autres parties prenantes afin de trouver un compromis pour l’avenir, ajoute-t-elle.
Et alors que le prochain ministre des finances n’a qu’un rôle d’exécution sous le régime actuel, un technocrate crédible pourrait être en mesure d’influencer les vues du président sur les réformes économiques et l’approche de la dette, prévoit l’ex. Bank of America Merrill Lynch. D’importantes réductions des dépenses d’investissement et des arriérés potentiels ont permis de minimiser le déficit budgétaire de 7m21, mais la dette publique et les déséquilibres extérieurs restent élevés, note-t-elle.
De larges pouvoirs économiques pour Saied
En s’octroyant les pouvoirs stipulés par l’article 65 de la Constitution de 2014, le président Saied est désormais en mesure de décréter le budget, le financement de la dette mais aussi le régime d’émission de la monnaie. « Nous interprétons ce dernier comme un financement monétaire du budget, contournant le Parlement si un financement monétaire exceptionnel est recherché », soulignent les auteurs de la note d’analyse. Cependant, il se pourrait qu’il n’y ait pas d’intention présidentielle a priori d’utiliser cette capacité, car l’inclusion de la clause dans le décret pourrait provenir du « recyclage » d’une partie de la Constitution de 2014.
Plus la transition politique sera longue, plus le président Saied sera probablement contraint de prendre position sur les réformes fiscales et la dette à l’avenir. Le président Saied n’a pas exprimé de vision économique jusqu’à présent. Il a concentré son discours sur la corruption, l’opposition aux « mauvais choix économiques » des années précédentes, la réduction des prix à la consommation par la persuasion morale des organisations de commerçants et d’industriels, et les allégations selon lesquelles les recettes de la dette ont été mal utilisées.
Revenant sur le choix du prochain ministre des finances, la banque d’investissement de la BofA indique qu’il sera probablement déterminant. Il pourrait être mandaté pour relancer les négociations avec le Fonds monétaire international. Toutefois, les ressorts politiques du président Saied, la transition politique et la situation instable risquent d’entraver la capacité de la Tunisie à mettre en œuvre une réforme économique à court terme, ajoute-t-elle.
Quid de la restructuration de la dette !
Des mouvements tunisiens de gauche ont réclamé un audit et une restructuration de la dette. « Nous comprenons que ces mouvements restent marginaux à ce stade, même si nous notons que certains ont rencontré le Président Saied ou impliquent d’anciens étudiants de ce dernier », relève-t-elle. La feuille de route de l’UGTT a également appelé à un audit de la dette, mais il pourrait s’agir d’un règlement de comptes politique avec les administrations précédentes.
La BofA rappelle qu’après la Révolution du Jasmin, il y a dix ans, une proposition de loi sur l’audit de la dette du secteur public a été présentée au Parlement en juillet 2012, puis à nouveau en juillet 2016. Ces projets de loi étaient considérés comme un premier pas vers la qualification potentielle de la dette du régime Ben Ali comme odieuse. Le projet de loi n’a pas été adopté, en partie en raison de l’opposition d’Ennahdha.
Risque CCC pour la note souveraine !!!
Les agences Moody’s et Fitch notent actuellement la Tunisie B3 et B-, respectivement, et maintiennent une perspective négative. Elles ont abaissé leur note d’un cran en février 2021 et juillet 2021 respectivement. La dernière action de notation de Moody’s est donc antérieure aux mesures prises par le président Saied.
Fitch a souligné la possibilité d’une restructuration de la dette et a insisté sur le fait que les problèmes de financement du déficit, l’incapacité à obtenir des prêts du secteur public ou des baisses importantes des réserves de change de la BCT pourraient entraîner une dégradation de la note.
Les contraintes de financement commencent à se faire sentir et les réductions importantes des dépenses d’investissement sont utiles, notent encore les auteurs de l’analyse. En juillet 2021, le solde budgétaire et le solde primaire (présentation GFS du FMI) s’élevaient respectivement à – 2,6 milliards de TND (1,0 milliard de dollars US, 2,3 % du PIB) et – 0,2 milliard de TND (0,0 milliard de dollars US, 0,2 % du PIB). Le déficit budgétaire (présentation GFS du FMI) s’établit donc à 1,7 milliard de dollars (3,9 % du PIB), contre 11,3 milliards de dollars (4,0 milliards de dollars, 10,1 % du PIB) en 2020. Le financement budgétaire net sur 7m21 provient principalement de sources intérieures (2,4 milliards de TND ; 0,9 milliard de dollars US), plutôt que de sources extérieures (0,2 milliard de TND ; 0,1 milliard de dollars US). Les dépenses d’investissement ont chuté de 36% en glissement annuel sur 7m21, maintenant les dépenses globales stagnantes sur la même période.
Le gouvernement a reçu moins de 0,2 milliard de dollars US en soutien budgétaire brut et en financement de projets en juillet 2021. Certains financements de projets pourraient se poursuivre, mais l’incertitude politique risque d’assécher encore davantage le soutien étranger, d’autant que la majeure partie de ces flux est liée à une conditionnalité spécifique ou à un programme du FMI.
En juillet 2021, la dette publique totale représentait 86,1 % du PIB (99,1 milliards de TND, soit 35,7 milliards de dollars US), la dette publique intérieure et la dette publique extérieure représentant respectivement 33,2 % (38,2 milliards de TND, soit 13,8 milliards de dollars US) et 52,9 % du PIB (60,9 milliards de TND, soit 22,0 milliards de dollars US).
Le déficit du compte courant s’est élevé à 1,5 milliard de dollars US au premier semestre 21, soit un taux annuel de 7,1 % du PIB. Le déficit commercial s’est creusé au cours du premier semestre 21, le rebond des importations ayant dépassé la croissance des exportations.
Cependant, l’aggravation de la crise sanitaire au cours de l’été pourrait affecter ultérieurement la normalisation du commerce au cours de cette période, et la hausse des prix des produits de base pourrait également peser sur la situation extérieure au second semestre 21.
Les réserves internationales brutes de la Banque centrale de Tunisie se sont établies à 8,5 milliards de dollars US en août 2021 (4,9 mois de couverture des importations). La position des réserves de change a été renforcée par une allocation de droits de tirage spéciaux (DTS) de 0,8 milliard de dollars US, compensant partiellement le remboursement des deux obligations internationales garanties par l’US AID de 0,5 milliard de dollars US en juillet et août, rappelle la banque d’investissement de la BofA.








