Le Global Startup Ecosystem Index 2026 de StartupBlink confirme la Tunisie comme deuxième écosystème d’Afrique du Nord et première de la région pour la croissance. Pourtant, le pays recule de deux places au classement mondial, à la 84e position. Ce paradoxe résume la situation tunisienne, une avance régionale bien réelle, un héritage pionnier solide, mais une compétition mondiale qui s’accélère plus vite que le pays ne progresse. Décryptage d’un leadership sous pression.
– Le paradoxe d’un recul sans régression
Le premier enseignement du rapport tient dans un chiffre en apparence contradictoire. La Tunisie perd deux places au classement mondial et pointe au 84e rang sur cent pays, avec un score de 1,074, tout en affichant une croissance de son écosystème de 36,6% sur l’année. Comment reculer en progressant d’un tiers ? Parce que la course se joue en peloton, et que d’autres coureurs vont plus vite. Des écosystèmes d’Asie centrale, des Balkans ou du Golfe avancent à des rythmes à trois chiffres, l’Ouzbékistan bondissant par exemple de 227% sur l’année. Dans un tel contexte, croître fortement ne garantit plus de conserver son rang. Le recul tunisien est donc relatif, produit par la vélocité des concurrents plutôt que par un essoufflement national.

– Un leadership régional confirmé
Sur le terrain régional, la Tunisie occupe une position de force. Le pays gagne une place en Afrique et se hisse au 6e rang continental, dépassant le Ghana. En Afrique du Nord, il conserve sa 2e position, derrière l’Égypte, 65e mondiale, et devant le Maroc, 90e, une hiérarchie stable d’une année sur l’autre. Le point le plus marquant est ailleurs. La Tunisie enregistre le plus fort taux de croissance de toute l’Afrique du Nord, et sa progression de 36,6% dépasse celle de tous les autres pays africains présents dans le top 100 mondial. Autrement dit, le pays est la locomotive de croissance de sa région, même si cette croissance ne se traduit plus par des gains au classement global.
Le rapport affine ce portrait par plusieurs sous-index. Dans l’Innovators Business Environment Index, qui mesure l’environnement des affaires, la Tunisie se situe au 87e rang sur 125 pays, une position que StartupBlink juge cohérente avec son rang principal. Cet alignement signifie que le cadre des affaires et les résultats de l’écosystème évoluent de concert, sans décalage notable. La Tunisie occupe par ailleurs la 8e place au sein de la Ligue arabe, et surtout la 6e place dans la catégorie de la valeur d’écosystème, avec une valeur estimée à 2,8 milliards de dollars. Sa capitale, Tunis, se classe 330e ville mondiale sur plus de mille, en léger recul de trois places, tout en restant 3e ville d’Afrique du Nord, portée par une croissance de 22,8% supérieure aux moyennes mondiale et régionale.

– Un héritage pionnier qui explique la position
Si la Tunisie figure durablement parmi les écosystèmes africains les plus valorisés, elle le doit à une antériorité politique que peu de pays du continent peuvent revendiquer. En 2018, elle adopte le premier Startup Act d’Afrique, accordant aux startups labellisées des exemptions fiscales, des salaires de fondateurs financés par l’État et des comptes en devises. Ce texte fondateur fait école au point que le Sénégal s’en inspire pour devenir, en 2019, le deuxième pays africain doté d’un dispositif comparable. La même année, la Banque mondiale approuve un prêt de 75 millions de dollars pour capitaliser le fonds de fonds ANAVA, ancrant l’écosystème de capital-risque national.
La dynamique se poursuit sur les technologies de pointe. En 2024, Novation City et NVIDIA lancent à Sousse le premier hub d’innovation en intelligence artificielle du pays, déployant l’un des premiers systèmes NVIDIA DGX d’Afrique. En 2025, le fonds ANAVA soutient le premier véhicule de capital-risque tunisien ciblant l’IA, la biotech et les green tech au stade Series A. Derrière ces jalons, une infrastructure d’acteurs structurée, Smart Capital qui pilote le label et les fonds publics, la Caisse des Dépôts et Consignations, l’accélérateur Flat6Labs Tunis et la plateforme d’investissement AfricInvest, basée à Tunis. C’est cet écosystème mûr qui explique la valeur financière élevée reconnue par le rapport, illustrée notamment par le rachat en 2023 de la startup tunisienne InstaDeep par l’allemand BioNTech pour environ 682 millions de dollars, la plus grande acquisition tech de l’histoire africaine.
– Les fragilités que le classement met à nu
Le léger recul mondial n’est pas qu’une affaire de vitesse comparée. Il agit comme un révélateur des faiblesses structurelles que le rapport nomme par la voix du docteur Majdi Hassen, directeur exécutif de l’ITCEQ. Sa feuille de route pour la Tunisie tient en trois priorités, retenir les talents, améliorer l’accès au financement, et aider les entreprises à changer d’échelle. Chacune est un aveu. La rétention des talents pointe la fuite des cerveaux, entreprise née à Tunis mais dont le siège avait migré à Londres avant son rachat, offre l’illustration la plus visible. L’accès au financement souligne le manque de capitaux disponibles en phase de croissance, quand les startups passent du prototype à l’expansion. Le changement d’échelle renvoie à la difficulté de transformer les jeunes pousses en grandes entreprises ancrées au pays.
Ces trois chantiers dessinent le vrai risque tunisien. Non pas perdre son statut de pionnier, acquis et documenté, mais voir cet acquis grignoté par des écosystèmes plus jeunes, plus rapides et parfois mieux financés. La position de la Tunisie est celle d’un précurseur que ses suiveurs rattrapent.
– Un leadership à défendre plutôt qu’à célébrer
Le portrait dressé par StartupBlink est en définitive celui d’un leader régional sur la défensive. La Tunisie garde une longueur d’avance sur le Maroc, reste dans le sillage de l’Égypte, et domine l’Afrique du Nord par sa croissance. Elle dispose d’un cadre réglementaire pionnier, d’une valeur d’écosystème élevée et d’acteurs financiers structurés. Mais son recul mondial, si modeste soit-il, envoie un signal d’alerte. Dans la compétition des écosystèmes, l’antériorité ne suffit plus, seule compte la capacité à accélérer. La Tunisie a prouvé qu’elle savait ouvrir la voie. Il lui reste à prouver qu’elle sait tenir le rythme de ceux qui l’ont empruntée après elle.








