Quelque 85 mille professeurs du Secondaire sont depuis quelques semaines engagés dans un bras de fer avec le ministère de l’Education nationale. Leurs grèves tournantes et mouvements sociaux de tous genres avaient commencé avant le gouvernement de Habib Essid. Actuellement et depuis la nomination du nouveau ministre de l’Education nationale, un face à face où tous les coups sont permis, se déroule entre Néji Jalloul et Lassaad Yaacoubi, le tout puissant SG du syndicat des professeurs de l’enseignement que l’UGTT soutient mordicus en silence.
Aux dernières nouvelles de ce bras de fer, c’est le syndicat qui demandait samedi dernier au ministre de publier un communiqué annonçant le renvoi des examens de la semaine bloquée à une date ultérieure. Et lorsque le ministre demande, en contrepartie, que le syndicat en publie à son tour un, fixant la prochaine date de ces examens et s’y conforme, le syndicat refuse.
– Le syndicat cherche un deux en un
L’explication du bras de fer se trouve d’abord dans le timing des grèves, du boycott des examens et des menaces non dites d’une année blanche. Elles interviennent alors que l’UGTT a déjà signé avec le gouvernement l’accord d’ouverture des négociations salariales pour les exercices 2014 et 2015 dans le secteur public. Obtenir les augmentations du ministre avant l’entame officielle de ces négociations, est une chose primordiale, sinon vitale pour le SG du syndicat afin de pouvoir bénéficier par la suite de l’augmentation qui sera discutée entre UGTT et gouvernement.
– Ils ont déjà reçu 181 MDT et demandent 205 autres
Ce qui est sûr, contrairement à ce que prétend le syndicat de l’UGTT, c’est que le ministère a déjà appliqué les anciennes conventions et empoché leurs effets financiers sur les salaires des enseignants. Cet effet, selon le ministre Néji Jalloul qui intervenait lundi 2 mars 2015 sur les ondes de la Radio nationale tunisienne, a été de 181 MDT. Cela ne semble cependant pas leur avoir suffi. Comme précisé aussi par le ministre, l’effet pécuniaire des nouvelles augmentations demandées par les professeurs de l’enseignement secondaire, sera de 205 MDT (environ 10 % du budget de fonctionnement du ministère pour le secondaire qui est de 2.187 MDT pour 2015) que le ministère devra trouver alors que le budget est déjà clos et que le budget de l’Etat enregistrait déjà un déficit de presque 8% comme l’a précisé le ministre des Finances sur une station radio privée, signifiant ainsi à son tour l’incapacité de l’Etat à trouver ces 205 MDT.
– « Nous sommes prioritaires sur la réforme du système scolaire », répond le syndicat au ministre
Lors des négociations entre ministre et syndicat, ce dernier présente toujours ses demandes salariales sous les dehors d’une réforme du système éducatif. Et lorsque le ministre fait savoir que l’Etat tunisien a contracté un crédit auprès de la Banque Mondiale pour la réalisation de cette réforme, le syndicat s’offusque que cette dernière soit financée par l’argent de la Banque Mondiale (L’UGTT l’accuse par ailleurs avec le FMI d’être l’ennemi des travailleurs). Il propose ensuite au ministre de réserver ce nouveau crédit à la satisfaction des demandes du syndicat et des professeurs de l’enseignement secondaire.
– Démonstration de force pour ne pas réformer le statut de directeur de lycée et ne pas toucher aux cours privés
Dans un statut sur sa page fb, le statisticien Hassen Zargouni estime à 20 mille (ndlr : sur les 85.000) le nombre de professeurs dispensant des cours particuliers. Selon le patron de Sigma Conseil, les recettes mensuelles en moyenne par professeur d’enseignement secondaire seraient 2000 DT (cela varie de 200 à 10 000), les recettes sur 10 mois par professeur, de 20 000 DT et donc les recettes totales par an de 400 millions DT. S’ils appliquaient la retenue à la source de 15% cela donnerait une recette annuelle de 60 MDT dans les caisses de l’Etat. «Si les enseignants qui prodiguent des cours particuliers étaient assujettis à la retenue à la source fiscale de 15% (je ne compte pas les charges sociales…), ils peuvent à eux seuls assurer l’augmentation de salaire demandée par leur syndicat et tout le monde sera content. Avec des Si, on peut mettre Tunis dans une bouteille ! (Elle l’est déjà !)», termine Hassen Zargouni sur son mur fb.
On imagine bien ainsi ce que pourrait être la réaction du syndicat si le ministre venait à toucher à cette manne financière fort rentable pour 20.000 d’entre eux et qui a fait la fortune de certains (l’un d’eux, nous raconte-t-on, serait parvenu à bâtir tout un immeuble qu’il louera à une école privée et d’autres loueraient des villas à l’année pour y donner des cours) si le ministre Jalloul venait à vouloir l’encadrer comme il en aurait l’intention, croit-on savoir.
Le ministre aurait aussi, selon nos informations, l’intention de réformer le statut de directeur de lycée. Jusque-là nommé par le ministère, le directeur est à la fois un agent de l’administration et un professeur de l’enseignement. Cette nomination, nous dit-on, ne serait pas à l’abri des pressions des syndicats. Etant par ailleurs professeur, le directeur reste en tout cas d’obédience syndicaliste. Le nouveau ministre aurait ainsi l’intention de soumettre ces nominations, d’abord, à un concours, et ensuite, à une formation spécifique, ce qui diminuerait l’influence des syndicats dans leur nomination.
En attendant, la nouvelle grève des enseignants est en tout cas devenue singulièrement impopulaire (Voir notre reportage Boycott des examens, les parents appellent à réquisitionner les lycées). Et le SG du syndicat de sortir de nouveau la vieille rengaine du complot. Dans une déclaration au journal tunisien Al Moussawer, Yaacoubi prétend que ce sont «les milices du parti au pouvoir qui montent l’opinion publique contre les professeurs». Et puis quoi encore ? Elles n’auraient pas besoin de le faire, car ce syndicat le fait tout seul «comme un grand» !
Khaled Boumiza








