L’opinion publique tunisienne a, depuis des semaines, cru déceler dans le comportement politique de Moncef Marzouki des similitudes avec celui de Laurent Gbagbo, lors des élections ivoiriennes de 2010. Le dirigeant ivoirien avait alors contesté la victoire d’Alassane Ouattara, le gagnant du second tour des élections de décembre 2010. Les collaborateurs de Marzouki qui étaient dans la posture de préparer les Tunisiens à une contestation des résultats, ont laissé entendre qu’il n’y a pas de plafond à cette contestation. Ils ont fuité que le président de la République sortant ne cèdera le pouvoir que si l’écart entre lui et son concurrent est supérieur à 6%. Lui-même a affirmé que son adversaire ne peut remporter la victoire que par la fraude. Mais à y voir de près, on remarquera que Marzouki n’avait pas les moyens de résister aux institutions de l’Etat et la Tunisie n’est pas dans la situation de la Côte d’Ivoire de novembre-décembre 2010. D’ailleurs, les plénipotentiaires de Béji Caïd Essebsi (BCE) sont en train de discuter avec le cabinet présidentiel les détails de la passation qui aura lieu dans quelques jours, très probablement mardi prochain.
Marzouki n’a pas pour objectif de s’opposer aux institutions de l’Etat, comme l’avait fait Laurent Gbagbo, mais il veut avoir une place dans l’échiquier politique de l’après 21 décembre 2011. Il s’oppose ainsi aux partis en place qui encombrent le paysage politique et lui bouchent l’horizon. Son parti et les formations qui lui sont proches (Wafa, le Courant démocratique et le parti de Riadh Chiibi) n’ont recueilli, lors du scrutin législatif, que quelques sièges, et Marzouki risque d’avoir le même sort que Mustapha Ben Jaafar et Néjib Chebbi, qui se sont trouvés en marge de la scène politique bien qu’ils soient politiquement mieux avantagés que lui. Pour cela, Marzouki a conçu une stratégie de positionnement dans le cadre de la bipolarisation entre Nidaa Tounès et Ennahdha. Le créneau choisi est bien simple : attaquer le Nidaa pour son programme centriste et modéré et pour ses appels à la stabilité et au travail, en associant ce projet à un retour à l’avant 14 janvier2011. Parallèlement, il s’attaque à Ennahdha en lui dérobant sa base désorientée par l’immobilisme d’une direction en manque de discernement dans sa lecture de la conjoncture. Le discours du mardi 23 décembre constitue le premier pas dans cette longue marche que s’apprête à faire Marzouki.
Cette stratégie s’apparente plutôt à celle suivie par Mangosuthu Buthelezi en Afrique du Sud en 1990, qui a vu l’horizon se refermer devant lui, après la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990 et l’échec de la stratégie prônée par l’Inkatha qui s’est opposée depuis 1979 à la lutte armée contre le pouvoir de l’apartheid.
En fait, Buthelezi est sorti affaibli du processus du démantèlement de l’apartheid en Afrique du Sud au début des années 1990. Il a vu son rôle se rétrécir comme une peau de chagrin après l’ébauche d’un accord entre le duo Mandela/de Klerk sur l’après-apartheid, ce qui aboutirait à voir sa participation à la politique nationale compromise. C’est alors que le comité directeur d’Inkatha a élaboré, en avril 1990, une stratégie visant à la reconnaissance du mouvement zoulou par l’ANC et permettant la remise au premier plan de Buthelezi. Le modéré Oscar Dhloma, secrétaire général d’Inkatha et l’un des plus proches collaborateurs de Buthelezi a jugé bon de démissionner, devant une telle stratégie qui table sur la violence.
A l’automne 1990, on dénombrait 800 victimes, pour la plupart des militants de l’ANC et le cycle des violences était amorcé. Alors que l’apartheid s’effondre, le mouvement marginalisé a choisi pour se propulser à l’avant de la scène politique d’utiliser l’émeute comme levier de reconnaissance et moyen de pression. L’objectif n’est pas de tout détruire, mais de rechercher une exposition maximale de la violence spectaculaire pour impressionner à la fois politiquement et médiatiquement. Devant la poursuite des affrontements tout au long de 1991, les offres de médiation se multipliaient. L’ANC qui avait renoncé à la lutte armée en août 1990, ne lui restait plus que le compromis, l’acceptation d’un dialogue direct avec Buthelezi et la reconnaissance explicite de son poids. Et c’est en janvier 1991 que la rencontre Mandela/Buthelezi a eu lieu, consacrant la victoire du chef zoulou, et le duo Mandela/de Klerk, a laissé la place à une troïka Mandela/de Klerk/Buthelezi. Et Buthelezi change de statut passant d’un Premier ministre du Bantoustan de Kwazulu à un leader national.
Pour le cas tunisien, Marzouki ne semble pas bénéficier d’une large marge. Le Nidaa ne semble pas gêné par ses gesticulations. Quant à Ennahdha qui a misé depuis le début des années 2000 sur les performances du chef du CPR, elle semble regretter cette alliance, malgré les déclarations de Zied Laadhari qui veut banaliser la situation en affirmant que le parti islamiste ne se sent pas visé par l’initiative lancée par Marzouki en vue de former un parti révolutionnaire.
Aboussaoud Hmidi








