Il revendique déjà une stature internationale. Pour lui, printemps arabe veut dire démocratie dans le monde arabe. Par son engagement pour les libertés et sa longue expérience, il croit entrevoir une conspiration internationale contre ces acquis. « Il y a une stratégie internationale de liquidation du Printemps arabe et de liquidation de la démocratie dans le monde arabe. La Tunisie est le dernier bastion et je suis le verrou de ce dernier bastion. Si ça saute, c’est la normalisation, c’est le retour de l’ancien régime ».Regardant de haut ces contradicteurs, il souligne que ceux qui » entretiennent cette stratégie ne comprennent rien à rien. Si la Tunisie tombe à son tour, c’en sera fini de la démocratie dans le monde arabe pour un bon bout de temps » affirme-t-il au magazine français « le Point », dans son édition de mardi 9 décembre 2014. Il rappelle qu’il tient à ses principes et qu’il ne peut pas faire autrement. » Je ne changerai ni sur la Syrie ni sur l’Égypte. Jamais ».lance-t-il.
Il redoute un retour de l’ancien régime, qui va revenir aux vieux réflexes du passé. » On va en revenir à l’affrontement entre islamisme radical et dictature, on va revenir aux années 1990. Cette région va devenir réellement instable ». Et malgré l’importance des solutions, dans une campagne électorale, il y a des réponses évasives aux contours flous : « La solution, ce sont des gouvernements d’union nationale, des partages des pouvoirs ».
Il n’oublie pas de donner à son discours un caractère de classe, peut-être pour séduire une base du Front Populaire toujours en attente d’une position claire de sa direction, en affirmant avec émotion : « Je suis accablé à l’idée de voir une certaine bourgeoisie s’imaginer qu’avec l’ancien régime, ce sera le retour à la normale ». Mais il enchaîne avec abattement : « Que feront-ils en cas de prochain séisme ? ».
Il découvre dans la foulée que le premier problème, c’est la pauvreté, et il en fait son principal leitmotiv. « La question fondamentale en Tunisie, c’est la pauvreté », dit-il avant de renchérir : « Ma priorité : la pauvreté. Ce n’est pas uniquement un problème de revenus, mais d’accès à la santé, à l’éducation. Le terrorisme, en fin de compte, son terreau, c’est la pauvreté ». Il saisit l’occasion pour développer en concomitance un des thèmes favoris de sa mouvance, le CPR, celui de la corruption, liant le sujet aux libertés. « La corruption s’est développée parce qu’il n’y avait pas de liberté de dénonciation. Il faut la liberté pour que le peuple puisse dénoncer».
Mettant de côté pour un moment les sujets internationaux et les bons sentiments liés à son engagement humain au cours desquels on ne saisit pas que l’interviewé a été président pendant 3 ans et que sa formation politique était impliquée dans tous les choix depuis décembre 2011, il annonce sa stratégie future au cas où il gagnerait les élections. Il se positionne déjà en contre-pouvoir. « Pas seulement » dit-il, « car les prérogatives du futur président sont élargies. Il préside le Conseil des ministres, ce qui, dans l’hypothèse où je serais élu, les embarrasse au plus haut point », conditionnant sa collaboration avec le gouvernement par le respect de ce dernier des droits de l’homme. ». « Je travaillerai avec le gouvernement élu s’il respecte les droits de l’homme et la démocratie », affirme-t-il déterminé.
Abordant l’importance du rôle de la Présidence de la République, surtout face à une assemblée sans majorité absolue, il soutient que « c’est pour cela qu’ils (ces adversaires) vont se battre pour avoir ce poste de président. La situation est très volatile ». Ménageant le parti islamiste : » Ennahdha ne va pas se mettre en première ligne, ils vont négocier avec les uns et les autres, c’est un parti important, prudent, responsable, qui ne fera pas dans l’aventurisme ». Mais il s’en prend de front aux forces du centre. « Ils vont tout faire. Ils vont contester devant la justice, certes, et contester tout court. Partout où je vais les gens me disent : « Vous vous rendez compte des quantités d’argent qui circulent ? » Leur machine à eux contrevient à toutes les règles éthiques. Ils procèdent à l’intimidation, les gens me le disent sur le terrain. Ils menacent, comme au temps du RCD… »
Il s’emploie à expliquer au journaliste français les rouages de cette machine, mais il n’apporte rien de nouveau par rapport à ce qui se dit dans les chaînes proches des islamistes. « Il y a des forces occultes qui sont à l’œuvre dans l’État profond. C’est à l’œil nu qu’on constate aujourd’hui ce phénomène. Ils sont décidés à gagner cette élection par tous les moyens y compris l’intimidation. Les mêmes RCD qu’avant menacent de pauvres paysans dans la campagne : « Attention, si tu votes Marzouki, tu ne toucheras plus ta pension ! » C’est profondément scandaleux. Penser qu’un tel parti peut installer la démocratie dans ce pays. La seule façon : les empêcher de prendre tous les pouvoirs. Si je reste à Carthage, je serai un contre-pouvoir. Sans contrepoids, ce pays basculera à nouveau dans la dictature ».
Avec de telles approches et une telle littérature, Marzouki se lance avec confiance dans son duel avec Béji Caïd Essebsi qu’il ne cite pas nommément et fait un étrange raccourci en évoquant son parti Nidaa Tounès lui préférant carrément le terme RCD , comme le fait remarquer le journaliste français. « On me donnait à 3 %, j’ai terminé à 33 % au premier tour. Ça prouve que cette société est vivace. Même si je perds, j’ai gagné. Cette volonté de ne pas se faire bouffer par l’ancien régime prouve que les citoyens naissent. Le peuple est capable de faire face à une nouvelle dictature ».
Pour Marzouki, la dictature est déjà installée, et il fait tout pour en venir à bout.
Aboussaoud Hmidi








