Tunisie : La tête de Chahed mise à prix ?

Tunisie : La tête de Chahed mise à prix ?

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Un chapelet d’événements est en train de secouer l’échiquier politique. Sans être aboutés par un lien évident, ni ordonnés suivant un canevas convenu, Ils ne seraient pas indemnes du doute qu’ils convergent vers un même dessein, celui de rebattre les cartes avec probablement à la clé une reconfiguration politique où des têtes pourraient tomber et d’autres émerger.

Quoiqu’ils s’en défendent, les deux partis qui font la pluie et le beau temps, nommément Nidaâ tounès et son alter ego le mouvement Ennadha, apparaissent comme les architectes tout désignés de ce chamboulement dans l’intérêt bien compris de l’un autant que de l’autre dans le cadre de cette coalition contrainte qu’ils ont érigée en mode de gouvernement moyennant des « ajustements » dont un chef de gouvernement, surtout s’il lui arrive de penser qu’il peut faire cavalier seul, paye la facture, rubis sur l’ongle.

L’histoire, disait Thucydide, est un perpétuel recommencement. Habib Essid a ouvert le bal. Son successeur, Youssef Chahed, n’en serait pas immun, alors que la machine à spéculer sur son départ est en marche, prenant un tour beaucoup moins sibyllin, voire sans ambages, comme a pris sur lui de le faire le directeur du centre de Nidaa Tounes pour les études, Khaled Chawket. Constatant « une crise de leadership politique et une crise de gouvernement pour des raisons multiples », il appelle à « hâter la formation d’un gouvernement sur la base des résultats des dernières élections, un gouvernement auquel les Tunisiens peuvent demander des comptes ». Il ne faut pas s’y tromper, et c’est d’une clarté cristalline : Chahed doit faire place nette.

Davantage qu’un pavé dans la mare !

Un pavé dans la mare ? Incontestablement, mais Chawket, là, dit-il tout haut ce que les autres pensent tout bas ? Entendons par les « autres » le directeur exécutif de Nidaâ, Hafedh Caïd Essebsi, qui ne porte pas dans son cœur le chef du gouvernement en place, pourtant issu du sérail du parti, et qui lui réserve de vives philippiques, feutrées ou franches, qui prennent racine dans la fulgurante ascension du locataire de la Kasbah.

Nidaâ balaie d’un revers de main cette inimitié et parle de divergences de vue entre les deux hommes, limitée au projet de la loi de finances. Son porte-parole, Mongi Harbaoui est monté au créneau pour le clamer. Mais son démenti ne dit pas tout. A y regarder de près, on retiendra cette phrase chargée de sens et qui en dit long sur la gravité et la profondeur du contentieux. « Nous soutenons le gouvernement d’union nationale et nous soutenons, a-t-il dit, Youssef Chahed tant que ce dernier agit dans un cadre de concertation et tient compte des priorités du Document de Carthage ». Ceux qui sont versés dans les leçons d’alphabet en matière politique comprendront que l’on a pas affaire à un grief comme il s’en formule communément, mais d’un véritable casus belli d’autant plus délétère qu’il ira aux plus lointaines extrêmes. Et il est dès lors inconcevable que Youssef Chahed, porté aux nues à la faveur de sa campagne contre la corruption, pour autant qu’elle enregistre de successives décélérations, soit susceptible d’une quelconque concession ou d’un hypothétique retour à l’orthodoxie du parti.

Chahed, vent debout !

Voué aux gémonies comme il l’est présentement, le chef du gouvernement apparaît comme quelqu’un qui se retrouve vent debout en face de successives adversités politiques dont la dernière en date et très probablement la plus nocive est l’émergence de cette Troïka composée de trois figures politiques qui ont ceci en commun d’avoir, chacune à son échelle et à sa manière, demandé sa tête, et exigé sa démission. Slim Riahi, le premier, s’était voici quelques mois, fendu de semblable adjuration, suivi dans la foulée par le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, qui, en quelque sorte, intimait l’ordre à Youssef Chahed de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles, et de démissionner si tel est son projet. Enfin et surtout, Hafedh Caïd Essebsi, qui a engagé contre le chef du gouvernement sorti tout droit de l’écurie du parti, une véritable guerre larvée à coup d’insinuations, puis de déclarations plus nettes, et enfin d’acerbes critiques, par ses soins ou par procuration.

Il ne serait pas difficile de comprendre celles dont s’est signalé Khaled Chawket autrement qu’à l’aune de cette offensive. Mais il y a ajouté visiblement une touche personnelle empruntée à son parcours d’islamiste devant l’Eternel, avant de rouler sa bosse dans d’autres mouvements pour débarquer à Nidaâ Tounès, un parti attrape-tout mordant sur le fonds de commerce de politiques venant de maints horizons, aux convictions disparates et parfois antinomiques.

Ainsi décrié et sa tête mise à prix, Youssef Chahed parviendra-t-il à tenir la dragée haute à ses contempteurs ? Apparemment délesté par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, de son plus remarquable champ de combat auquel il doit sa montée en grade, à savoir la lutte contre la corruption, il ne semble pas à court d’idées, en lançant en grandes pompes son autre bataille, celle contre la hausse des prix. Trônant depuis des mois sur la cote d’amour des Tunisiens qui lui témoignent de la confiance davantage qu’aux autres politiques, il peut entasser dans son carquois assez de flèches pour se défendre et résister. Pour la suite, il ne faudra pas négliger ce que lui cuisinent les deux actuels patriarches de la politique en Tunisie et ce dont ils pourraient être capables car ce qui est établi par coutume et par l’exercice, sans être trop bon, peut quelquefois convenir et servir.

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