Le 11 juin 2026, les créanciers de la société Tunisie Sucre ont officiellement pris le contrôle de la raffinerie de Bizerte, actant la perte totale de mainmise de son propriétaire libyen, Nouri Abdessamad Salem. Selon des sources de presse convergentes, une procédure de règlement judiciaire ouverte en octobre 2025 n’aura ainsi pas suffi à sauver l’outil industriel. C’est l’épilogue d’une histoire qui traverse deux décennies de politique tunisienne, de révolution et de défaillances en chaîne.
– La genèse : un projet né dans l’ombre du régime
Tout commence en 2007. Lotfi Abdennadher, figure tentaculaire du patronat tunisien, fondateur de Somocer, actionnaire de Mosaïque FM, ancien président du Club Sportif Sfaxien, s’associe à Belhassen Trabelsi, frère de Leila Ben Ali et beau-frère du président Zine El-Abidine Ben Ali. Ensemble, ils créent Tunisie Sucre au Parc d’Activités Économiques de Bizerte, une zone franche industrielle. Le capital initial est de 35,5 millions d’euros. La société recrute ses premiers ingénieurs dès 2008. Un directeur général, Mehdi Gharbi, est nommé en 2010. L’usine, inaugurée en 2014, affiche une capacité de 1 600 tonnes de sucre blanc raffiné par jour, soit environ 150 000 tonnes annuelles, avec un effectif de 500 salariés. Elle devient rapidement le principal fournisseur de sucre blanc raffiné du pays et des marchés voisins.
– La révolution brise le montage
Le 14 janvier 2011 change tout. La chute du régime Ben Ali entraîne la saisie des avoirs de Belhassen Trabelsi. L’État tunisien met sous séquestre sa participation dans Tunisie Sucre, évaluée à environ 33% du capital. En mars 2012, il la met en vente. Dans une discrétion qui suscite encore des interrogations, un repreneur se manifeste : Nouri Abdessamad Salem, homme d’affaires libyen résident en Tunisie depuis plus de vingt ans, déjà actionnaire minoritaire de la société. Il rachète le lot pour 9,9 millions de dinars (MDT), soit environ 5 millions d’euros. Sa participation monte à 90% du capital. Lotfi Abdennadher, lui, est évincé de la raffinerie, qu’il avait pourtant cofondée.
– Quinze ans de descente
La reprise par Nouri Salem ne redresse rien. Depuis décembre 2023, l’usine est à l’arrêt. Avant même cette fermeture, les difficultés s’étaient accumulées sans relâche. Les pertes cumulées atteignaient déjà 46 MDT en 2019. Salem tente une dernière manœuvre en octobre 2025, en obtenant l’ouverture d’une procédure de règlement judiciaire. Elle ne suffit pas. Le 11 juin 2026, les créanciers prennent les commandes.
Quant à Lotfi Abdennadher, son destin judiciaire s’est scellé indépendamment. En septembre 2024, la chambre pénale spécialisée dans les affaires de corruption financière l’a condamné à six ans de prison et à une amende de 7 millions de dinars, dans une affaire portant sur l’obtention de trois prêts bancaires auprès d’une banque publique sans respect des procédures légales. Il est aujourd’hui en fuite à l’étranger. Belhassen Trabelsi, introuvable, a été condamné par contumace à douze ans de prison et à une amende identique de 7 MDT.
– Un vide stratégique dans la filière sucrière
L’affaire dépasse le cas d’un seul investisseur défaillant. La fermeture de la sucrerie de Bizerte constitue une zone d’ombre dans la filière sucrière nationale, alors que les besoins du marché tunisien sont estimés à environ 360 000 tonnes de sucre par an. La Société Tunisienne du Sucre (STS), entreprise publique distincte fondée en 1960 et dont la raffinerie est établie à Béja, continue de bénéficier du soutien de l’État, notamment sous forme d’effacement de dettes fiscales. L’opérateur privé de Bizerte, lui, disparaît du paysage.
Des voix s’élèvent pour que l’État récupère le site en urgence, en mobilisant notamment la Caisse des Dépôts et Consignations, bras financier public, pour reprendre le contrôle de cet outil de haute sécurité alimentaire. L’avenir du site et de ses 500 salariés reste, à ce jour, sans réponse.
– Un cas d’école tunisien dans les 2 sens
Tunisie Sucre résume à elle seule les séquelles de l’ère Ben Ali. Un projet né dans les cercles du pouvoir, bâti sur des relations privilégiées, repris après la révolution dans des conditions opaques, géré jusqu’à l’insolvabilité, et finalement abandonné aux créanciers. Le sucre était un produit de première nécessité. La raffinerie qui devait en garantir l’approvisionnement est aujourd’hui silencieuse.
Selon des sources financières non confirmées, les créanciers seraient entre autres banques, la BT pour la somme de 17 MDT, la BNA pour 11 MDT et la BTE pour 13 MDT au moins. Il est également mentionné que les fournisseurs de l’entreprise font partie des créanciers qui ont pris le contrôle de la société, ce qui ajoute une couche supplémentaire à la situation financière complexe de l’entreprise.
Reste à se poser cette question stratégique et nationale à la fois. Les crises de sucres ne sont pas loin dans l’histoire des crises économiques vécues par la Tunisie au cours des dernières années. Les créanciers de celui qui était prévu devenir LE producteur de sucre en Tunisie, sont des banques tunisiennes. L’intervention de l’Etat pour racheter une telle entreprise ferait beaucoup de bien à l’économique tunisienne !








