AccueilCe que je croisUn ancien Gouverneur de la BCT parle de l'importation des voitures

Un ancien Gouverneur de la BCT parle de l’importation des voitures

AM*

Dans un pays où le déficit budgétaire n’a cessé de dépasser les 6% ces dernières années (et les 4 derniers budgets (2021 à 2024) ne sont pas encore clôturés), le déficit courant ou de la balance devises est du même niveau, le taux d’endettement dépasse les 80% du PIB. Parallèlement, les réserves en devises continuent de s’amenuiser, malgré la période de forte reprise des rentrées (retour des TRE et haute saison touristique).

Dans ce contexte, un projet de loi sera présenté à l’Assemblée des Représentants du Peuple, visant à permettre à chaque citoyen tunisien résident d’acheter, sous certaines conditions, un véhicule sans avoir à acquitter les droits de douane. Cette mesure, si elle est adoptée, soulève plusieurs questions et semble avoir des répercussions économiques et sociales importantes.

1. Réduction des recettes fiscales et exacerbation du déficit budgétaire

D’un point de vue économique, cette initiative reviendrait à réduire les recettes fiscales de l’État, ce qui viendrait accroitre encore un déficit budgétaire déjà problématique. Cela paraît paradoxal dans un contexte où, depuis plusieurs années, l’État n’a cessé d’augmenter les taxes, allant des banques aux compagnies d’assurances, des entreprises exportatrices aux retraités, dans l’espoir de réduire le déficit et de limiter le recours à l’endettement. Il semble que la stratégie actuelle consiste à taxer l’outil de production tout en encourageant la consommation, mais une consommation qui serait, paradoxalement, orientée vers des produits étrangers. Une telle politique est de nature à décourager l’investissement, à freiner la production locale, à stimuler l’inflation et à accroître le déficit de la balance des paiements, ce qui aura pour effet de réduire encore les réserves en devises du pays. Or, ces réserves sont cruciales pour garantir la stabilité financière à moyen et long terme.

2. Augmentation de la circulation automobile, dégradation de l’infrastructure routière et hausse de la consommation d’énergie.

Cette mesure risquerait d’augmenter considérablement le nombre de véhicules en circulation à un moment où l’infrastructure routière est déjà en mauvais état et ne se développe pas de manière adéquate. Les routes, souvent mal entretenues et surchargées, n’ont pas la capacité d’absorber une telle hausse de véhicules sans aggraver les problèmes de congestion et d’accidents. Par ailleurs, cette augmentation du nombre de véhicules élèverait la consommation de carburant alors que parallèlement, la production locale d’énergie ne cesse de baisser pour se situer actuellement à 35% de l’ensemble des besoins.

3. Impact sur le secteur du transport public

Parallèlement, le secteur du transport public souffre d’une situation de sous-financement chronique. En raison de déficits structurels, il manque cruellement de moyens matériels et de gestion efficaces, ce qui conduit à un service médiocre, insuffisant et non adapté aux besoins réels des usagers. En effet, le transport public reste la solution la plus accessible pour une large partie de la population, qui n’a pas les moyens financiers de se tourner vers l’achat d’une voiture.

4. Une mesure populiste à contre-courant du contexte économique

Cette mesure, qui semble populiste et destinée à séduire une partie de la population, va à l’encontre de la rationalité économique dictée par la situation actuelle du pays. En effet, dans un contexte de forte inflation et de perte du pouvoir d’achat du dinar, elle profitera principalement à une frange limitée de la population, celle qui peut déjà envisager l’achat d’une voiture, alors que la majorité des Tunisiens aurait bien plus besoin d’un transport public de qualité, avec des services fiables en termes de disponibilité, de fréquence et de ponctualité.

En conclusion, cette proposition de loi paraît déconnectée des réalités économiques du pays et risque de contribuer à aggraver des problèmes structurels déjà existants, tout en ne répondant pas aux besoins prioritaires de la population.

*Mohamed Ali Daouas était Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) entre janvier 2001 et janvier 2004

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