Que faire des Tunisiens de retour des zones de conflit et faut-il les accepter en réadmission ? La question s’est spectaculairement invitée dans le débat politique en Tunisie déjà tumultueux, au travers des déclarations et des contre-déclarations du président de la République. Les jours pairs, il affirme que la Tunisie est tenue, comme l’y oblige sa Constitution, d’accueillir tous ses enfants, y compris ceux qui reviennent des zones de conflit, pour se rétracter, les jours impairs, pour asséner son refus catégorique de les gracier et de leur donner l’absolution.
Par-delà la paranoïa politique qui s’est emparée du sujet où le rôle d’Ennahdha et des déclarations de son chef Rached Ghannouchi ont vite fait de ressurgir, c’est plutôt en termes de déradicalisation qu’il importe d’aborder le problème. Avec les craintes suscitées par le contre-exode de djihadistes auquel on assiste à mesure que se précise la défaite de Daech et d’autres groupes de combattants en Syrie et en Irak, se pose dans une acuité accrue le problème du retour dans leur pays de centaines pour ne pas dire de milliers de Tunisiens sur lesquels, à tout le moins, pèsent de fortes présomptions de meurtres, parfois collectifs, de violences insoutenables et d’exactions diverses commises de gré ou de force en Syrie, en Irak, en Libye, et dans une moindre mesure au Yémen et au Mali. Il tombe sous le sens qu’ils ne seront pas accueillis les bras ouverts, comme le soutient BCE. Cela devrait signifier une judiciarisation de leurs cas, avec forcément leur incarcération dans des prisons où il n’y a pas, pourtant, assez de places pour les interner. C’est pour l’heure la seule option qui s’offre aux pouvoirs publics, faute d’espaces dédiés pour leur réhabilitation et leur insertion, ce qui serait matériellement impossible, et politiquement inadmissible, comme en témoigne la tendance générale dans le pays.
De surcroît, la Tunisie a-t-elle les moyens de « ramener dans le bon chemin » des combattants si endurcis, programmés pour dégainer partout et à tout propos auxquels on a inoculé le bacille de l’inhumain et de l’odieux ? D’autant que l’on a affaire sur ce registre à un produit achevé d’une vaste gamme de facteurs générateurs enchevêtrés à des degrés divers: marginalisation socio-économique, aliénation et recherche de sens et d’identité, perception d’injustice, développement d’une sous-culture du djihad, embrigadement sectaire, attraction de la violence, etc. Un processus aussi complexe interdit de concevoir une recette si sophistiquée soit-elle de les déradicaliser.
Déradicalisation « soft »
Plusieurs pays s’y sont essayés et leurs approches se sont soldées par des résultats généralement médiocres. L’Arabie saoudite, le Maroc, l’Indonésie, le Yémen, ont lancé, chacun à sa façon, des programmes visant à convertir le radicaux en « bons musulmans » en mettant en place des centres de réhabilitation promouvant des méthodes «soft» pour les anciens djihadistes d’al-Qaida. Au menu : séminaires sur les affaires religieuses pour éloigner de la pensée du djihad alternant parfois avec des moments de détente dignes des villages de vacances comme c’est le cas en Arabie saoudite avec sauna, gym, spa, salle de remise en forme… Selon les chiffres annoncés par les autorités du pays, 2.336 prisonniers d’Al-Qaïda sont déjà passés par de tels programmes de réadaptation, mais le pourcentage de ceux qui s’en sortent ne dépasse pas 10%.
En Europe, des expériences de déradicalisation ont été tentées. L’exemple le plus cité à cet égard est celui de la Grande-Bretagne qui a enchaîné les programmes dont le dernier en date est de caractère obligatoire tout en coexistant avec son précédent, le programme Channel, destiné à « ceux qui sont déjà bien engagés sur la voie de la radicalisation et qui demandent un type de soutien particulièrement intensif ». Ce plan donne accès à toute une gamme de services, notamment dans le domaine de la santé mentale et du traitement de l’état de stress post-traumatique, ce qui en fait un programme personnalisé pour des individus revenant de Syrie ou d’autres zones de guerre. Il est destiné à fournir une assistance et un soutien concrets à des personnes qui veulent se détourner du « terrorisme et des idéologies terroristes », et il s’intègre dans les efforts du gouvernement pour étendre la déradicalisation à l’intérieur des prisons, ainsi qu’aux détenus remis en liberté conditionnelle.
Les approches développées par d’autres pays européens comme le Danemark, l’Allemagne ou dernièrement la France, participent de cette vision qui repose sur le postulat que l’engagement dans le jihad traduit une aliénation de l’individu sous de mauvaises influences et que ce processus peut être renversé par des messages positifs. Il ne s’agirait pas seulement de comportement (ou plutôt de renoncement à un comportement violent : cesser de porter les armes) mais d’un bouleversement spirituel réintégrant le sujet parmi les bons citoyens, le délivrant de la tentation du recours à la violence et de ses croyances fanatiques.
Chimérique ! A bien des égards, sans doute, mais, en dernier ressort, cette approche ne peut pas avoir vocation à exclure l’option sécuritaire qui semble, pour l’instant du moins, avoir le vent en poupe en Tunisie.








